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samedi 21 avril 2018

Portrait officiel

A Washington, dans la National Portrait Gallery, l'un des nombreux musées Smithsonian de la ville, se trouve entre autres choses la galerie nationale des portraits qui lui donne son nom, qui l'eût cru.

Peu fréquentée par les touristes étrangers, elle arbore les portraits de tous les chefs d'Etat américains, bien sagement en rang d'oignon, par ordre chronologique. C'est une tradition très anglo-saxonne, les Anglais font ça avec leurs rois, les Français moins, étant plutôt enclins à les raccourcir qu'à leur tirer le portrait.

Anyway, c'est au début de l'année 2018 que le portrait officiel de Barack Obama est venu s'ajouter à la collection, et oh boy, a-t-il fait parler de lui... En réalité, ce n'est pas le premier portrait "moderne", au sens de non académique,  de la galerie, ceux de John Kennedy et de Bill Clinton s'étant déjà écartés du modèle traditionnel.

Barack Obama a choisi un artiste américain d'origine nigériane (et ouvertement gay comme ils disent là-bas), Kehinde Wiley, qui est connu pour peindre des portraits de gens ordinaires, noirs ou métis, dans les positions héroïques où l'on ne voit d'habitude que des blancs, rois et empereurs à cheval, saints et évêques sur des vitraux. En 2016, une exposition Kehinde Wiley intitulée "Lamentations" au Petit Palais à Paris montrait dix oeuvres monumentales inspirées de l'art religieux.

Le problème, c'est que Barack Obama était déjà glorieux, et ne voulait pas des symboles classiques de la puissance, même détournés ou ironiques. Comme il l'a dit lui-même, "j'ai assez de problèmes politiques sans qu'on me fasse ressembler à Napoléon !".

En effet, un fameux portrait de homeboy inspiré du tableau de Jacques-Louis David  Bonaparte franchissant le Grand Saint-Bernard peut être admiré au musée de Brooklyn, portant un pantalon de camouflage, un t-shirt et un bandana blancs, et des chaussures de marche Timberland aux pieds.

Incidemment c'est ce même tableau de David, ou tout au moins ce même cheval qui a été peint par Banksy à Paris le mois dernier, mais c'est une autre histoire.

Or donc point de cheval, de sabre, d'aura ni de goupillon pour Barack, mais une chaise sur fond de végétation fort verte et kitch avec des petites fleurs, sur laquelle il semble superposé, presque en lévitation.

Le message est-il écologique ? Regardez bien ces jolie feuilles vertes car bientôt vous n'en aurez plus ? Pas seulement, car à y regarder de plus près, les exégètes ont identifié les fleurs en question.

Les fleurs bleues ou mauves que l'on voit en bas sont des agapanthes, appelées en anglais lis du Nil ou lis d'Afrique, censées évoquer l'origine kényane du président. En réalité ce sont des plantes originaires non pas du Kenya mais du cône sud de l'Afrique ou elles sont endémiques, Afrique du sud, Lesotho, Swaziland et Mozambique, mais bon il est pas botaniste non plus Kehinde. Le mot agapanthe vient du grec agape, l'amour, et anthos, le fleur, c'est tout-à-fait délicieux.

Le Pikake, appelé jasmin arabe, est une espèce de jasmin qui n'est pas du tout d'origine arabe, mais qui paraît-il prospère à Hawaii, où Barack a passé sa jeunesse, comme chacun sait. Le jasmin arabe, de son nom latin jasminum sambac, est né dans l'Himalaya, puis il s'est répandu en Inde et en Chine où il a parfumé le thé et les belles dames, puis a conquis toutes les zones tropicales humides.

C'est la fleur nationale des Philippines, sous le nom de sampaguita. Les Perses et les Arabes raffolaient de l'essence de jasmin, c'est pourquoi la plante porte encore le nom de sambac qui vient de l'arabe médiéval zampaq, qui signifiait huile de fleur de jasmin.

Le chrysanthème est la fleur officielle de la ville de Chicago, et je vais tout de suite vous épargner les remarques narquoises sur le taux de mortalité par homicide de Chicago puisque le chrysanthème n'est pas aux Etats-Unis, comme en Europe, associé aux cimetières.

Enfin, le président est représenté dans une tenue relativement décontractée, le col de sa chemise ouvert, et le buste légèrement incliné vers le spectateur, dans une posture avenante qui contraste avec la cambrure habituelle des personnages importants, comme Napoléon, justement.

Mise à jour en novembre 2018 : je découvre  cette photographie de Nelson Mandela prise par Micheline Pelletier en 1999. Le prix Nobel de la paix est assis sur une chaise aux pieds contournés, dans le jardin de sa maison à Johannesbourg, sur un fond de haie feuillue et fleurie.
Coïncidence ? I don't think so...
Les droits appartiennent à l'agence Sygma et la photo est en ligne sur le site de l'Assemblée Nationale.






Sources : 

dimanche 23 avril 2017

A quelle sauce ?

Je viens de découvrir l'origine de l'expression "A quelle sauce allons-nous être mangés", et il m'est apparu que le sujet était d'actualité.

Le 5 mai 1789 s'ouvrent à Versailles les Etats-Généraux, dans la salle des menus plaisirs, ça ne s'invente pas. Les Etats-Généraux étaient une institution remontant au XIVème siècle, et servaient à la monarchie en cas de crise et de grognements trop bruyants du peuple, à justifier des décisions un peu difficiles à digérer (pour le peuple, pas pour le roi).

En 1789, le sujet était le déficit budgétaire, et on savait bien que la monarchie voulait payer ses dettes en levant plus d'impôts, sans abolir les privilèges.

Une caricature parut dans la presse, représentant un fermier qui tenait aux volailles de sa basse-cour le discours suivant : "Mes bons amis, je vous ai réunis tous pour vous demander à quelle sauce vous voulez être mangés.
- Mais nous ne voulons pas être mangés ! criait le coq.
- Vous vous écartez de la question, reprenait le fermier, il ne s'agit pas de savoir si cela vous fait plaisir ou non d'être mangés, mais seulement à quelle sauce vous voulez être mangés."

On sait que rien ne se passa comme prévu aux états généraux de 1789, que la sauce fut bien plus piquante, et qu'on vit même pendant un temps les volailles manger le fermier. (N'y voyez là aucun appel à la révolution,)

Au chapitre des citations d'actualité, on attribue à Mark Twain (mais que ne lui attribue-t-on pas ?)  la phrase suivante ; "Il faut changer souvent les politiciens comme on change souvent les couches, et pour les mêmes raisons."


Source : Maurice Maloux - Traits et mots d'esprit dans l'histoire - Albin Michel - 1977 


samedi 31 janvier 2015

Lettre à Camille et Rénald Luzier

Je n'arrive plus à me souvenir de l'année où j'ai découvert un dessin signé Luz. C'était une suite de six vignettes, où une fille voilée en plan fixe monologuait, en substance : "Si je porte le voile ce n'est pas par soumission, c'est mon choix, c'est pour me mettre à l'abri des regards concupiscents..." Au fur et à mesure, la fille s'énervait toute seule : "... des pensées impures de tous ces connards de peine-à-jouir D'ISLAMISTES DE MEEERDE !!!!!" finissait-elle en braillant. Sur la dernière vignette, on la voyait de loin, avec des barbus qui arrivaient de chaque côté de l'image avec une pierre à la main, et elle disait en tout petit : "fuck".

Vous vous doutez que je n'ai pas réussi à retrouver cette planche, ayant changé plusieurs fois d'ordinateur, sinon je n'aurais pas essayé tant bien que mal de la décrire. Elle n'est pas perdue, elle est quelque part sur un disque dur de sauvegarde que je n'ai pas sous la main. Elle me plaisait tellement que je voulais la montrer à tout le monde. A l'époque, on n'avait pas tous les outils pour lire les pdf, il n'y avait pas facebook et tout ça, j'avais fait passer l'image au format word en 21/27 pour l'envoyer par mail à tous mes amis. J'avais écrit : Luz élu meilleur dessinateur du monde par un jury international composé de moi-même. L'une de mes amies journalistes m'avait répondu : "Je connais Luz, c'est un jeune sympa, je lui ai transféré ton mail et il dit que merci beaucoup." J'étais ravie. 

 Depuis je passe mon temps à essayer de raconter des dessins de Luz aux gens (je sais, ça ne marche pas du tout). En 2006, pas moyen de mettre la main sur le numéro spécial blasphème de Charlie, vite épuisé. A force de supplications, j'ai fini par me le faire prêter par un client dans un bistro. En lisant l'histoire de quatre pages de Luz, j'ai tellement pleuré de rire que je suis tombée de mon tabouret. Tout ça pour dire que les dessinateurs de Charlie, et parmi eux Luz mon préféré, sont pour moi comme une famille éloignée, des cousins qui seraient très cools. Je ne vais pas parler aux morts, ça ne sert à rien. Ils ne sont ni en enfer ni au paradis, ils sont dans l'histoire de France des pornographes, libertins, athées et blasphémateurs qui commence avec Rabelais, et qui n'est pas finie. Je m'inquiète plutôt pour les vivants.

Aujourd'hui j'ai lu sur le site de Brain Magazine le papier de Camille, la femme de Luz, et je ne sais pas quoi faire. Je voudrais leur envoyer des fleurs, des chocolats, une bouteille de whisky pour les réconforter. Camille, vous permettez que je vous appelle Camille ? Ne lisez plus la presse, encore moins les blogs comme celui-ci où n'importe quel clampin peut dire n'importe quoi, et surtout pas le Plus du Nouvel Obs ! C'est de la merde ! Tout le monde a le droit de s'exprimer, mais personne n'est (encore) obligé d'écouter. Eteignez votre ordinateur. Faites une pause. Il y a littéralement 174 millions de liens pour "Charlie Hebdo" sur google. Vous n'allez pas les lire tous, encore moins les réfuter. Ce n'est plus un débat, c'est du bruit. Vous avez besoin de silence. Mettez-vous à l'abri. Laissez passer le cyclone de connerie. 

Oui il y a des cons partout, oui c'est dans l'adversité qu'on reconnaît ses vrais amis. Ce sont des poncifs éculés, mais on est quand même décontenancé quand on en fait l'expérience directe. Beaucoup de gens ont des convictions mais pas de réflexion. Ils ont une espèce de marmelade d'idées dans la tête. Ils ne manipulent pas des concepts, ce sont les concepts qui les manipulent. Il y a beaucoup de soi-disant intellectuels qui se blesseraient avec le rasoir d'Occam. Il y en a autant à gauche qu'à droite, et encore plus chez les féministes, à mon avis.

Je pense à Romain Gary, je vais vous dire pourquoi. Je suis un peu spécialiste de Romain Gary, sa vie et son oeuvre, comme on dit. En 1995, j'avais lu le livre de Nancy Houston, Tombeau de Romain Gary, et je l'avais trouvé stupide. Depuis, tout ce que j'ai lu d'elle m'a vaguement agacée, ça ne m'étonne pas qu'elle soit toujours à côté de la plaque. Romain Gary est un bel exemple de personnage intelligent, intègre et lucide que la vox populi a classé parmi les vieux cons réacs. Quand il disait "les noirs sont des salauds comme les autres, je ne suis pas raciste", évidemment ça ne plaisait pas à grand monde.

Dans Vie et mort d'Emile Ajar, il raconte pour être publié à titre posthume à quel point l'expérience d'Emile Ajar a démontré bien au-delà de ses soupçons la bêtise, la futilité et la paresse des critiques et des commentateurs littéraires. Mais il raconte aussi sa surprise d'avoir reçu des lettres de lecteurs anonymes, du fin fond de la France, qui l'avaient toujours lu avec attention, avec intelligence, avec amour, et qui bien sûr l'avaient tout de suite reconnu sous le pseudonyme d'Emile Ajar. Je pense à ce livre en pensant à vous. Il pourrait peut-être vous réconforter. Ou peut-être vous faire pleurer. Je ne sais pas. Comme je vous disais, je ne sais pas quoi faire. 

dimanche 15 juin 2014

La force du nombre

Carte des utilisateurs de facebook ("seulement" 1,28 milliards)
D'après le site internetworldstats.com, l'internet comptait 2.405.518.376 utilisateurs au 30 juin 2012, environ 2,8 milliards en 2013 d'après l'Union Internationale des Télécommunications.

Ca fait du monde, même si Google trouve que ce n'est pas assez, et a fondé une entreprise qui s'appelle O3b pour "the Other 3 Billions", qui met sur orbite des relais satellites pas trop chers pour raccorder les laissés pour compte.

En attendant, ces 2,5 milliards de gens peuvent potentiellement se parler entre eux immédiatement et gratuitement, et faire des choses ensemble (une fois qu'ils ont payé leur fournisseur d'accès et appris l'anglais).  Mais que font-ils, à part regarder des films pornos et des photos de petits chats ? C'est un poncif prétentieux que de se plaindre de l'imbécillité de l'humanité qui aurait à sa disposition un outil extraordinaire pour changer le monde, et ne s'en servirait que pour propager des blagues salaces et des théories du complot.

Oui l'internet est un outil extraordinaire, dont personnellement je ne me remets toujours pas, et oui il a changé le monde.

Sans parler des chefs de guerre, des banquiers, des espions, des curés, des multinationales, etc. qui ont de plus en plus de mal  à dissimuler leurs méfaits, il y a des millions d'entreprises, à but lucratif ou pas, qui fonctionnent avec la participation des internautes. Pas seulement comme clients, c'est l'évidence, mais aussi comme collaborateurs.  Pour ne citer qu'un exemple, Ebay ne pourrait pas fonctionner sans feedback. Les marchands de chambres d'hôtel et d'informatique sont ceux qui s'appuient le plus largement sur les avis des utilisateurs. Lesquels peuvent certes être trafiqués, mais c'est là qu'intervient la force du nombre : un hôtelier et ses potes peuvent poster quatre ou cinq avis dithyrambiques sur leur propre boîte, mais probablement pas 1280. 

Les anglophones, qui nous donnent des mots pour mettre sur les choses nouvelles, ont inventé le crowdfunding (en français la finance participative) : on peut acheter des parts d'investissement immobilier, participer à toutes sortes d'investissements dans des start-up, et aussi bien sûr se faire arnaquer par des princes nigérians, mais qui ne risque rien n'a rien. Je recommande toutefois la possession d'un minimum d'intelligence et de méfiance, et d'un compte Paypal, avant de s'aventurer sur ce terrain. Citons parmi les sites qui ont pignon sur internet Kickstarter, Indiegogo, KissKissBankBank .

http://www.kiva.org/
Le crowdfunding est aussi une manne pour les associations charitables, évidemment, qui ont toutes un site internet avec un bouton "pour faire un don, cliquez ici". 

Je retiendrai mon association de micro-crédit favorite, Kiva, qui avec plus d'un million d'utilisateurs a prêté plus de 500 millions de dollars depuis 2005 (ça aide que le patron de Paypal leur ait offert la gratuité des transactions financières). J'ai fait l'apologie enthousiaste de Kiva en 2008 dans Modern Heroes, et ils se portent très bien depuis, merci pour eux.

Mais bon pour tout ça il faut avoir de l'argent superflu, ce qui n'est pas donné à tout le monde. Concentrons-nous donc plutôt sur la participation entièrement gratuite (et de préférence pas trop fatigante). 

Enter le crowdsourcing (tentatives en français : "collaborat", "externalisation ouverte", "impartition à grande échelle", aïe aïe aïe...).

Tout le monde connait le crowdsourcing, parce que tout le monde connait Wikipedia. L'encyclopédie en ligne est basée sur le présupposé qu'il y a beaucoup plus de gens qui aiment fournir des informations justes, précises et corroborées que de gens qui aiment faire des blagues et faire croire des conneries à leurs concitoyens. Et apparemment ça marche, puisqu'avec 28 millions de collaborateurs, 31 millions d'articles en 287 langues, Wikipedia contiendrait certes des erreurs, mais pas plus que l'Encyclopedia Britannica, parait-il. 

Wikipedia n'est plus le free-for-all qu'il était à ses débuts, il existe maintenant tout un processus de propositions, corrections et arbitrages avant de publier un article en ligne. Mais l'idée fondamentale est qu'une page vue par des centaines de milliers de gens qui ont la capacité de corriger ce qui leur semble être une erreur va statistiquement éliminer les propositions "aberrantes". C'est un processus stochastique, comme la sélection naturelle.

Réfléchissons deux minutes : Wikipedia a été fondée le 15 janvier 2001, moins de huit ans après que le CERN a fait cadeau au domaine public du World  Wide Web, développé par Tim Berners-Lee et Robert Caillau (total respect). Avec un minimum d'optimisme, une fois n'est pas coutume, on peut considérer que l'une des premières réactions de la communauté des internautes a été de créer une encyclopédie véritablement universelle mettant en commun tout le savoir existant pour l'offrir à tous GRATUITEMENT. Elle est pas belle la vie ?

Mais il existe des projets scientifiques participatifs de taille plus modeste et plus faciles à utiliser : mon préféré est Zooniverse (plus d'un million d'abonnés quand même). Voyez-vous, les scientifiques ont aujourd'hui les moyens techniques de collecter des masses de données. Principalement des millions de photos (surtout les astronomes, mais pas seulement). Sauf qu'ils n'ont pas ensuite le personnel pour les trier et les analyser, dire ce qu'il y a dessus, en un mot les regarder. Et c'est une chose que les ordinateurs ne savent pas encore faire. Or donc, l'idée de Zooniverse est de mettre en ligne les données, et de demander au public de les trier. 
On peut suivant ses goûts scruter des photos de galaxies, d'étoiles, de fonds marins, de planètes, de baleines, de trou noirs, la surface de la lune, du soleil, de mars, reluquer des chauve-souris, des condors, des cyclones, ou des animaux de la savane.

Impala - Snapshot Serengeti
Je suis fan de ce dernier, qui s'appelle Snapshot Serengeti. Il s'agit de repérer des animaux sur des photos prises par des appareils automatiques sensibles au mouvement installés dans le parc du Serengeti, comme son nom l'indique. La plupart du temps on ne voit rien, ou des bouts d'animaux plus ou moins identifiables, des arrière-trains en général. Mais de temps en temps on tombe sur une photo parfaite et on est super content. C'est comme un safari photo à domicile.

Le système là aussi est stochastique : chaque photo est vue par un certain nombre de personnes différentes. Si l'une d'entre elles se trompe, ce n'est pas grave. Mettons que 19 internautes ont vu un rhinocéros et un autre a vu un babouin, c'est qu'il était bourré, mais sur des centaines de milliers de photos, le résultat, statistique encore une fois, est parfaitement exploitable pour suivre l'évolution des populations de ces charmantes bêtes.

Autre projet épatant : le Smithonian Institute propose au public de déchiffrer et transcrire les manuscrits conservés dans ses archives, afin de pouvoir plus facilement les indexer et exploiter ensuite. Journaux de bord, récits d'explorateurs et principalement des notes de botanistes. Il y a un autre motif à cette entreprise c'est que les Etazuniens ne savent plus lire l'écriture cursive, qu'ils n'apprennent plus à l'école ! Mais c'est une autre histoire. 

A ma connaissance, le crowdsourcing le plus avancé en France est celui des sociétés de généalogie, dont les membres déchiffrent et mettent en ligne les registres d'état civil, mais la participation est rarement gratuite.

Pour les participants d'un niveau plus expert, on peut donner de la capacité de calcul de son ordinateur au CERN ou à d'autres labos scientifiques via BOINC (j'en ai parlé ici), ou même s'occuper d'une sonde spatiale récemment offerte au public par la NASA

Je parle de ceux que je connais pour les avoir testés, mais il y a des tonnes de projets scientifiques répertoriés par le site http://scistarter.com/.

A part ça si vous trouvez que l'épigraphie ou l'observation astronomique c'est boring, que votre truc c'est changer le monde, là maintenant, faut qu'ça pète bordel, en même temps vous n'avez pas le temps ou la santé pour vous engager dans les paras, Médecins Sans Frontières, les casques bleus ou l'EEIL, vous pouvez toujours signer des pétitions.

La place de la Seigneurie sans autos
Les esprits chagrins vous diront que c'est se donner bonne conscience à bon compte, un truc de feignasses, et qu'il faut balancer des cocktails molotov sur les CRS. Personnellement je suis pyrophobe, j'ai peur du feu et de tout ce qui est chaud, raison pour laquelle je ne fais pas la cuisine, mais ne nous égarons pas.

Je me flatte également de ne jamais avoir signé une pétition qui n'ait pas abouti, depuis le jour de 1979 où j'ai signé une pétition pour l'interdiction de la circulation automobile dans le centre historique de Florence, après avoir manqué me faire écraser sur la piazza della Signoria par la mercédès d'un touriste égaré.

Bien entendu, pour ne pas mettre à mal mon record, je suis très très très sélective, mais enfin ça prouve que c'est possible.


Livraison d'une pétition à Madrid, en 2011
Là aussi, les sites de pétitions en ligne sont légion. Moi j'aime bien Avaaz, et Change.org.
Avaaz est une puissance respectable, avec plus de 36 millions de participants, and -  literally -  counting, puisque l'on voit sur la page de garde le compteur avancer, ce qui a le don de me fasciner. Je soupçonne d'ailleurs que c'est ce gadget qui fait son succès. En France, l'accueil est mitigé, mais j'ai regardé toutes les critiques qui lui sont faites, et je n'ai rien trouvé de décourageant, les accusations émanant soit de fachos reconnus, soit de gens qui ne sont pas d'accord avec telle ou telle initiative du groupe.

Change.org est la mère de toutes les batailles de la pétition en ligne : 70 millions d'inscrits, avec un site qui pour être honnête est mieux fait que celui d'Avaaz, mais moins fun. Il y a notamment un moteur de recherche, oui mais voila, il n'y a pas les compteurs et les signatures qui défilent, ce qu'on peut être futile, parfois.

Ce qui m'étonne, c'est que la vénérable Amnesty International, pour qui écrire des lettres aux autorités et signer des pétitions est le coeur de métier depuis toujours, ait laissé passer ce train. Amnesty a trois millions d'adhérents, mais peut-être moins dilettantes que les signeurs de pétitions en ligne du dimanche, je suppose.

Et sinon, vous pouvez aussi regarder des petits chats, après tout ça ne fait de mal à personne, et c'est toujours ça.



 Sources
Wikipedia
http://rue89.nouvelobs.com/2014/06/14/les-satellites-google-vus-dafrique-lappetit-vient-mangeant-252843
http://www.lemonde.fr/technologies/article/2014/06/10/le-crowdfunding-affole-les-compteurs_4435314_651865.html
http://www.wired.co.uk/news/archive/2014-05/22/digital-democracy
http://www.smh.com.au/it-pro/it-opinion/the-internet-has-turned-us-into-compulsive-sharers-who-know-it-all-20140522-zrljb.html
http://www.iflscience.com/space/crowd-sourced-science-revive-space-probe
http://www.larevuedudigital.com/2014/06/expert/petition-en-ligne-en-france-3-millions-de-francais-pour-22-000-petitions/

mardi 20 août 2013

Anonymous et le masque

Je ne veux pas parler de l'association Anonymous, qui est un sujet fascinant très bien traité par le documentaire "We are Legion, the story of the Hacktivists". Pour ceux que ça intéresse, on le trouve très facilement sur internet, sous-titré en diverses langues.

Non, ce qui m'intrigue c'est le symbole d'Anonymous, le masque dit de Guy Fawkes. Pourquoi ce masque en plastique blanc, ce sourire interlope, cette moustache à la d'Artagnan ? Et qui est Guy Fawkes ?

L'histoire commence le 5 novembre 1605, lorsque Guy Fawkes est arrêté dans les sous-sols de la chambre des Lords, alors qu'il s'apprête à faire exploser 36 barrils de poudre.
Fawkes est loin d'être un révolutionnaire, c'est un fils de bourgeois protestants du Yorkshire, converti à un catholicisme homicide par son éducation à l'école Saint Peter de York, semblerait-il. Il s'engagea dans diverses armées catholiques et pourfendit les protestants aux Pays-Bas et en Espagne, avant de retourner en Angleterre pour ourdir l'assassinat du roi. Cet événement est connu dans l'histoire et la petite histoire anglaises sous le nom de "conspiration des poudres".

Au lieu de creuser un tunnel sous la chambre des Lords, ce qui est long et salissant, Fawkes et ses complices trouvèrent à louer une cave sous le bâtiment, comme c'est pratique. Fawkes étant l'expert en explosifs, c'est lui qui était dans la crypte avec la poudre. L'histoire ne dit pas s'il avait l'intention de survivre à l'explosion, ou s'il aurait plutôt dû être le patron des terroristes suicidaires : complot, guerre de religions, attentat, explosion, coup d'état... Ca me rappelle vaguement quelque chose, mais quoi ?

Après son arrestation, Fawkes fut abondamment torturé et condamné à mort. Il se tua en se jetant du haut de la plate-forme de l'échafaud plutôt que de subir sa condamnation à être "pendu, traîné puis écartelé".

Ce qui est sûr c'est que l'attentat (raté) de Guy Fawkes n'avait pas pour but d'instaurer la souveraineté populaire ou les lendemains qui chantent, mais de remettre sur le trône une dynastie papiste. Ceci dit, on comprend que l'idée de faire sauter toute la famille royale et une bonne partie de l'aristocratie d'un seul coup ait eu de quoi séduire quelques esprits tordus.

Guy Fawkes est devenu en Angleterre une sorte d'anti-héros folklorique. Tous les 5 novembre, la Guy Fawkes night, moitié carnaval, moitié Halloween, est une fête où les enfants promènent une effigie de Guy Fawkes en demandant "a penny for the Guy", que l'on brûle ensuite sur un bûcher, accompagné de feux d'artifice.

Pendant des siècles la fête a représenté un témoignage de loyauté envers la monarchie, une mise en garde du peuple contre l'ennemi intérieur, et aussi une manifestation férocement anti-catholique. Souvent l'effigie du pape était brûlée à la place de celle de Fawkes. A tel point que George Washington, alors commandant des forces américaines rebelles, interdit les Guy Fawkes nights par ordonnance du 5 novembre 1775, comme étant insultantes pour ses alliés canadiens.

Tout comme celle des mousquetaires, l'aventure de Guy Fawkes a inspiré de nombreux romans, chansons, poèmes et tableaux. Il est représenté avec un bouc, une moustache et un grand chapeau, ce qui était la mode de l'époque, et n'avait vraiment rien d'original, comme le montre le portrait de groupe ci-dessus.

Mais quittons le sanglant XVIIème siècle pour nous rendre en 1982 dans le Northamptonshire. Le génial et peu commode écrivain Alan Moore est en train de réfléchir à un scénario de bande dessinée pour le magazine Warrior, intitulé V. for Vendetta : dans un futur proche (1997 !), après une guerre nucléaire, le Royaume-Uni est un Etat policier dirigé par le parti Norsefire. V., un mystérieux révolutionnaire masqué, se dresse contre le gouvernement totalitaire.

Le dessinateur David Lloyd lui propose de faire de V. une réincarnation de Guy Fawkes ou quelqu'un qui adopte la personnalité de Fawkes. Son idée était, d'après son propre témoignage, de donner à V. l'apparence de l'effigie que l'on brûle pendant les Guy Fawkes nights.

Des costumes et masques de Guy Fawkes étaient vendus pour cette occasion dans les magasins de farces et attrapes, en même temps que les pétards et les feux d'artifice. Malheureusement c'était l'été, et David Lloyd n'en trouva nulle part, les magasins n'en avaient pas en stock avant le mois d'octobre. Lloyd dessina donc de mémoire une version stylisée du masque en question.

D'après lui le sourire est une sorte d'accident, il n'avait qu'un vague souvenir de ce à quoi le masque ressemblait, mais il se rappelait la moustache, ce qui lui suggéra cette espèce de sourire narquois.

26 épisodes de V. for Vendetta sont publiés dans le magazine Warrior de 1982 à 1985, date de la faillite de la publication. Entre temps Alan Moore avait été embauché par l'éditeur étazunien DC Comics, qui réédita et termina la série en couleurs à partir de 1988. La série a été publiée en français en 1989 et a gagné le prix du festival d'Angoulême du meilleur album étranger en 1990. Les droits sur la création originale appartiennent à Warner Brothers, propriétaire de DC Comics depuis 1969.

En 2006, la Warner produit une adaptation cinématographique de V. for Vendetta, écrite par les frères Wachowski, fameux scénaristes de Matrix. David Lloyd le trouve "merveilleux". Alan Moore le trouve "imbécile". Moore se fâche si fort avec Warner qu'il rompt toute collaboration avec DC Comics.

N'étant absolument pas fan de comics, et encore moins de films tirés de bandes dessinées, que je trouve en général d'une indigence intellectuelle pire que les films inspirés de roman, j'ai insisté pour voir ce film, l'année de sa sortie. Je m'en souviens très bien, j'étais à Madrid. J'avais lu une critique quelque part qui disait que le film n'était pas terrible, mais qu'il était "culturellement significatif". Significatif de quoi ? Ce n'était pas clair, mais cela m'avait suffisamment intriguée.

Je me souviens avoir trouvé le film plutôt pas mal (car je suis très bon public en fait, une fois assise dans la salle) sans être transcendant, esthétiquement très réussi (tu m'étonnes), et pas particulièrement intéressant. J'ignorais bien sûr tout ce qui s'était passé avant, sans parler de tout ce qui se passerait après... Boy ! Am I glad I have seen it now ! Et le critique qui a trouvé ce film "significatif" doit maintenant être vénéré par ses pairs comme un gourou !

Pendant ce temps, tout cela n'avait pas échappé aux merry hacksters d'Anonymous, fans de comics comme tous geeks qui se respectent, qui s'échangeaient des "memes" avec la figure de V. for Vendetta sur le forum 4chan. Lorsque Anonymous décida de lancer sa première grosse attaque à la fois sur internet et dans la vie réelle, c'était pour défendre youtube contre l'église de scientologie, en 2008.

Dans le film, une foule anonyme portant le costume de Fawkes représente le soulèvement de la population contre l'oppression.


C'est donc tout naturellement que le masque fut choisi par les manifestants venus protester devant les locaux de la scientologie dans tous les Etats-Unis, à l'appel de Anonymous. Le succès de la manifestation surprit les Anonymous, qui n'avaient jusque là aucune idée de combien de gens écoutaient leurs messages. C'est une belle histoire, qui est racontée en détails dans le film "We are Legion".

Comme d'habitude, the rest is history. Le masque est devenu le symbole de Anonymous, puis de Occupy Wall Street en 2011, puis de tout le monde protestant contre tout partout dans le monde.

Les auteurs Alan Moore et David Lloyd ont accueilli avec enthousiasme cette récupération, chacun dans leur style.

Alan Moore, dans son style anarchiste baroque inimitable (et intraduisible), a écrit en 2012 : "As for the ideas tentatively proposed in that dystopian fantasy thirty years ago, I'd be lying if I didn't admit that whatever usefulness they afford modern radicalism is very satisfying. In terms of a wildly uninformed guess at our political future, it feels something like V for validation."

Lloyd, qui montre dans les interviews une exubérance bon enfant, trouve tout ça "fantastique".
Il a rendu visite aux campeurs de Zucotti Park en 2011, à l'invitation d'auteurs de BD qui ont créé Occupy Comics, un groupe qui publie des comics inspirés par le mouvement Occupy. Deux numéros sont parus en 2012 sur internet, et le groupe s'enorgueillit de compter parmi ses membres à la fois David Lloyd et Alan Moore, ainsi que le monument vivant Art Spiegelman.

Encore une bien belle histoire. Mais moi, vous me connaissez, je suis pragmatique. Je voudrais aussi savoir d'où viennent les masques de Guy Fawkes.

Les ventes de masques de Guy Fawkes sont estimées à plus de 200.000 par an (seulement ceux qui sont fabriqués sous licence). Time Warner, la maison mère de Warner Bro., en tant que propriétaire des droits sur le design, encaisse une pourcentage sur chaque vente. L'ironie de la situation ne vous aura pas échappé.

Les masques sont fabriqués par Rubie's, la plus grosse entreprise de déguisements au monde. Rubie's est une société fondée en 1951 par Rubie and Tillie Beige (c'est leur nom) dans le Queens à New York sous le nom de Rubie's Candy Store, magasin de bombons et de farces et attrapes. C'est aujourd'hui une puissante multinationale qui appartient toujours à la famille Beige.

Déjà en 2011, Howard Beige (je ne m'en lasse pas) directeur exécutif de Rubie's, déclarait au New York Times vendre plus de 100.000 exemplaires par an de Guy Fawkes, comparé à environ 5000 exemplaires par an pour les autres masques. Il disait aussi que les masques étaient fabriqués "au Mexique et en Chine".

Hum, well, why not ? Tous les produits de consommation de masse sont fabriqués en Chine : les tours Eiffel en plastique, les bustes de Lincoln, les boules à neige du Taj Mahal. Les drapeaux à l'effigie de Che Guevara.

Nous savons déjà que les grossistes ne sont pas particulièrement adeptes de la transparence en ce qui concerne les conditions de fabrication de leurs produits. Et le reporter du NY Times n'a pas jugé opportun de poser la question à M. Beige.

Tout ce que j'ai trouvé sur internet est cette photo anonyme, elle aussi. Là encore, je vous laisse apprécier l'ironie.

Conclusion : le masque de Guy Fawkes est un symbole mondial de révolte populaire tiré d'un film à gros budget d'Hollywood, version abâtardie d'une bande dessinée britannique, elle même inspirée de très loin par une manifestation folklorique qui est le lointain souvenir d'un événement survenu en 1605. Ca c'est de l'histoire de la culture populaire...



Sources : 
Wikipédia, Wikimedia Commons
Interview de David Lloyd dans le International Business Times, 11 juin 2013
http://harpers.org/blog/2007/11/happy-counterterrorism-day/
http://www.findingdulcinea.com/news/on-this-day/November/Gunpowder-Plot-Foiled.html
Moore slams V. for Vendetta movie, Comic Book Resources, 23 mai 2005
Dozens of masked protesters blast Scientology Church, The Boston Globe, 11 février 2008
V for Vendetta and the rise of Anonymous, by Alan Moore, BBC news, 10 février 2012
Masked Protesters Aid Time Warner's Bottom Line, The New York Times, 28 août 2011
http://www.retail-merchandiser.com/index.php/reports/licensing-reports/676-rubies-costume-co-inc

dimanche 25 novembre 2012

Les aventures de Marguerite Alacoque, et ce qu'il en advint par la suite

Marguerite Alacoque naquit le 22 juillet 1647 dans une famille aisée de Bourgogne. Son père est juge et notaire royal des seigneuries du Terreau, de Corcheval et autres lieux. Toute petite déjà Marguerite aimait se cacher dans les bois pour prier et se prosterner devant la statue de la vierge Marie. (Il faut tenir compte du fait que les sources concernant sa vie sont hagiographiques, au sens littéral du terme, c'est à dire relatives à la biographie des saints, on va y revenir, mais beaucoup plus tard.)

Eduquée au couvent des Ursulines, l'hagiographie, donc, rapporte qu'elle pratiquait dès l'âge de neuf ans "de sévères mortifications de son corps". Malgré tous mes efforts, je n'ai pas pu trouver sur internet des détails croustillants à ce sujet... Elle fut bientôt toute maigre et malade et on la ramena à la maison, où elle resta quatre ans sans pouvoir marcher. Ce n'est qu'après avoir fait voeu de se consacrer à la vie religieuse qu'elle fut, bien sûr, miraculeusement guérie.

A 17 ans, au cours d'une flagellation (aha !) Jésus en personne lui apparut pour lui faire une scène de jalousie parce qu'elle avait été au bal. Dès lors, contrite, elle se décida à entrer au couvent, au grand désespoir de sa famille. Elle finit tout de même par obtenir son admission au couvent de la Visitation de Paray-le-Monial sous le nom de Marguerite-Marie, à 24 ans, en 1671. Là, elle s'adonna à l'extase mystique et aux plaisirs masochistes les plus extravagants, écrivant des lettres d'amour à Jésus avec son sang, ou se forçant à manger du fromage alors qu'elle détestait ça !

A partir de 1673, Jésus se met à lui parler de son coeur. Voici ce qu'elle en écrit : "Ce Coeur divin me fut représenté comme dans un trône tout de feu et de flammes, rayonnant de tous côtés, plus brillant que le soleil et transparent comme un cristal. La plaie qu'il reçut sur la Croix y paraissait visiblement. Il y avait une couronne d'épines autour de ce divin Coeur et une croix au-dessus. Mon divin Maître (...) m'a encore assuré qu'il prenait un singulier plaisir d'être honoré sous la figure de ce Coeur de chair, dont il voulait que l'image fût exposée en public, afin, ajouta-t-il, de toucher le coeur insensible des hommes, me promettant qu'il répandrait avec abondance sur le coeur de tous ceux qui l'honoreront tous les trésors de grâces dont il est rempli et que partout où cette image serait exposée, pour y être singulièrement honorée, elle y attirerait toutes sortes de bénédictions."

On ne peut pas être plus clair et précis.  Marguerite fit un dessin dudit Sacré Coeur. On la voit ci-dessus présentant son nouveau logo.

 Les Visitandines, qui était d'un ordre plutôt discret, trouvaient que la piété de Marguerite et ses communications "intimes et continuelles" avec Jésus frisaient l'outrance, voire l'outrecuidance, en un mot qu'elle faisait rien qu'à se faire remarquer. Mais bientôt la renommée de Marguerite excéda les frontières du Charolais, et les Jésuites, à qui rien n'échappait en ces temps, prirent l'affaire en main.

Claude La Colombière
En 1675, Claude La Colombière est nommé recteur du collège de Paray-le-Monial. Professeur d'humantés, il a l'oreille de la Cour, pour avoir été le précepteur des enfants de Colbert, ministre des finances du roi Louis XIV. Il ne tarde pas à rencontrer Marguerite et à la convaincre qu'il est bien le "parfait ami et serviteur" que Jésus lui a promis de lui envoyer.

C'est La Colombière qui consacra ses talents d'écrivain prolifique à la promo du Sacré Coeur. Il fut ensuite envoyé à Londres comme confesseur de la Duchesse d'York, future reine d'Angleterre, ce qui ne lui réussit pas puisqu'il y attrapa une maladie de poitrine et une condamnation à mort pour complot papiste. Finalement condamné au bannissement, il revint mourir à Paray-le-Monial, probablement de la tuberculose.

A partir de 1675, comme par hasard, les coups de fil de Jésus à Marguerite sont destinés directement à Louis XIV : " Le Père Éternel (...) veut établir son empire dans le coeur de notre Grand monarque, duquel il veut se servir pour l’exécution de ses desseins. " Il veut "faire construire un édifice où sera le tableau de ce divin Coeur, pour y recevoir la consécration et les hommages du Roi et de toute la cour. Dans cet édifice le chef de la nation française reconnaîtra l’empire du divin Coeur sur lui-même et la nation, il proclamera sa royauté, se dira lieutenant du Christ ". Conclusion : " Je prépare à la France un déluge de grâces lorsqu’elle sera consacrée à mon divin coeur. "

Bon, c'est là que je voulais en venir. Voici quelques minutes que mes quatre fidèles lecteurs se touchent le front, se tordent les mains ou se rongent les ongles en se demandant avec angoisse si je n'ai pas sombré dans la religion, et à quoi rime tout à coup ce baratin théologique insipide. N'ayez pas peur ! Comme disait Jean-Paul II (non je blague). C'est que je voulais comprendre cette histoire de "consacrer la France au Sacré Coeur", d'où ça vient, et qu'est-ce que ça veut dire.

En réalité les révélations de la pauvre Marguerite tombent à pic. Depuis 1671, le Père Jean Eudes, Oratorien et fondateur de la Société des prêtres de Jésus et de Marie, dite des Eudistes, prêche à la cour de Versailles le culte du sacré coeur. Il a installé le séminaire des Eudistes à Caen et a posé en 1664 la première pierre d'une église dédiée "aux très saints coeurs de Jésus et de Marie". Il cherche de l'argent pour finir son église.

Mais voila que Louis XIV se fâche. Ayant appris que le Père Eudes dans un ancien sermon avait considéré qu'il fallait "soutenir toujours, même en matière douteuse, l'autorité du pontife romain",  il lui retire sa protection le 8 septembre 1673, puis, par lettre de cachet du 14 avril 1674, il le renvoie au séminaire de Caen. En 1674 également, le pape Clément X autorise la dédicace de l'église de Caen au Sacré Coeur.

A la lumière de ces événements, on comprend mieux la démarche de La Colombière, et si les sources historiques n'ont jamais pu établir que Marguerite ait eu connaissance des oeuvres de Jean Eudes, il n'en demeure pas moins que toute cette affaire de Sacré Coeur est un détail qui s'inscrit dans la vaste et séculaire lutte pour le pouvoir entre le pape et le roi de France. Détail qui n'est pas négligeable politiquement, comme on va le voir par la suite.

A partir de 1675 le culte populaire du sacré coeur se répand dans toute la chrétienté. Il a encore aujourd'hui un franc succès en Amérique latine, où certaines écoles catholiques portent des noms tels que "école du Sacré Coeur Sanglant de Notre Seigneur Jésus et du Très-Saint Agneau Pascal" assorti d'une représentation de l'organe en question d'un réalisme si saisissant qu'il doit donner des cauchemars aux petits enfants des dites écoles.

Mais du côté politique, rien à faire. Marguerite continue jusqu'à sa mort en 1690 d'essayer de faire entendre son message au roi. Elle demande au fameux père La Chaise, confesseur du roi, de transmettre les commandes de Jesus himself, mais il n'en fait rien. En 1682, la déclaration des quatre articles, rédigée par Bossuet, fixe les libertés de l'église gallicane. Louis XIV est en conflit ouvert avec le pape Innocent XI. Les Eudistes ont perdu la partie.

A partir de 1675 aussi, une partie du clergé et de la société française appelle de ses voeux cette fameuse consécration de la France au Sacré Coeur. Périodiquement, une bonne soeur par ci par là renoue avec les visions et les prédications de Marguerite Alacoque. En 1720, Anne-Madeleine Rémusat obtient de Mgr de Belsunce, évêque de Marseille (celui du cours Belsunce), la consécration de la ville et de son diocèse au sacré coeur de Jésus pour échapper à la peste.

François-Louis Hébert
Les adorateurs du Sacré Coeur reviennent à la cour avec Marie Leszczynska, reine de France, la femme de Louis XV, qui avait été élevée par les Visitandines à Varsovie. Prenant les choses dans le bon ordre, elle commença par obtenir l'autorisation de l'assemblée des évêques de France pour instituer la fête du sacré coeur dans tous les diocèses, puis la confirmation du pape en 1765. Rien là qui ne puisse remettre en cause l'autonomie de l'église gallicane.

Mais vint la révolution : le 12 juillet 1790, la Constituante vote la Constitution civile du clergé. C'est la cata pour les cathos. Pie VI la condamne en avril 1791. Les 167 monastères de la Visitation en France s'emploient également à la rejeter. Le sacré-coeur devient l'emblème de la contre-révolution. François-Louis Hébert, supérieur général de la congrégation des Eudistes, tout droit sorti du séminaire de Caen, alimente lui aussi l'opposition depuis la maison des Eudistes de Paris, rue Mouffetard. En 1792, il est nommé confesseur de Louis XVI, après que son précédent confesseur, le curé de Saint-Eustache, eut prêté serment à la constitution civile du clergé.

Le père Hébert reste aux cotés de Louis XVI pendant la prise des Tuileries et jusqu'à son emprisonnement au temple. Arrêté le 12 août 1792, Hébert sera tué à la prison des Carmes le premier jour des massacres de septembre. Or, à partir de 1792 commence à circuler un document intitulé "Voeu par lequel Louis XVI a dévoué sa Personne, sa Famille et tout son Royaume au Sacré-Coeur de Jésus", dont on dit, dont on dit encore aujourd'hui, qu'il a été soit recueilli pieusement par Hébert, soit rédigé à la prison du temple.

Dans ce "voeu de Louis XVI", connu à l'époque sous le nom de "prière de Louis XVI au Temple" qui est un faux très probablement fabriqué par Hébert, le roi prétendument s'engage, s'il recouvre la liberté, à révoquer la constitution civile du clergé, à rétablir une fête solennelle en l'honneur du sacré-coeur de Jésus, à ériger dans une église une chapelle ou un autel dédié au sacré-coeur, et enfin il consacre la France au sacré-coeur.

Tout cela avait de quoi inspirer les papistes, notamment les Vendéens et Chouans, à adopter le sacré coeur comme emblème. De leur coté, les révolutionnaires avaient tendance à décapiter sous la terreur les personnes arrêtées arborant le sacré coeur ou en possession de la "prière de Louis XVI". Bref, comme dirait Nicolas Sarkozy, c'était un sujet clivant.

La bannière du sacré coeur est encore brandie aujourd'hui par les royalistes et chrétiens extrémistes, je l'ai vue l'année dernière à Paris, dans une manifestation contre la pièce de théâtre Golgota Picnic, jugée blasphématoire.

Or donc gardons à l'esprit que les notions de soumission du pouvoir temporel au pape, de contre-révolution, de consécration de la France au sacré coeur et d'érection d'une église dédiée au sacré coeur sont intimement liées depuis les origines.

Il est temps de revenir aux aventures, posthumes cette fois, de Marguerite Alacoque. L'enquête en vue de sa béatification se poursuit au Vatican pianissimo depuis 1714. Après 110 ans de réflexion, elle est proclamée Vénérable par Léon XIII en 1824, peut-être galvanisé par un nouveau message en 3D de Jésus, adressé cette fois à une certaine Marie de Jésus, religieuse de la congrégation des chanoinesses régulières de Saint Augustin, plus connue sous le nom de couvent des oiseaux.

Jésus commence par assurer à Marie du même nom que le voeu de Louis XVI est authentique ; que c'est lui-même qui l'a composé et prononcé. Tiens tiens... Il lui répète sur tous les tons qu'il désire toujours aussi ardemment que ce voeu soit exécuté. Les mauvaises langues feraient remarquer que Jésus à son tour aurait pu être inspiré par le fait que Louis XVIII, après avoir restauré la royauté en France, était occupé en 1823 à mourir d'hydropisie, de la goutte, de la gangrène et autres maladies répugnantes, pendant qu'à la Chambre, les ultras votaient des lois liberticides et préparaient l'avènement de Charles X.

En tous cas, une fois de plus, les voeux de Jésus ne sont pas entendus. Mais aussi, quelle idée de ne s'adresser qu'à des religieuses cloîtrées ? Que n'a-t-il causé au Roi lui-même ? Ou bien publié une lettre ouverte dans le Moniteur Universel ?

Les visitandines de Paray-le-Monial continuent de leur coté de faire la promo de Marguerite.
Elles distribuent des images pieuses et des médailles miraculeuses, publient des ouvrages religieux qui toujours rappellent que le "salut de la France" est lié à la dévotion au coeur de Jésus.

Enfin, Marguerite est béatifiée par Pie IX en 1864. La France du second empire est une espèce de monarchie constitutionnelle. La politique italienne de Napoléon III donne du mouron aux papistes français. Il a guerroyé avec l'Autriche et permis l'unification de l'Italie en 1861, ce qui menace directement les Etats pontificaux. Pour calmer l'ire des catholiques français, l'empereur laisse des troupes à Rome pour empêcher son annexion par le royaume d'Italie, dont la capitale est à Florence. C'est l'époque des chemises rouges de Garibaldi. Les Français se battent aux cotés des troupes pontificales contre les Italiens.
Malgré tout le Pape n'est pas content : à la fin de 1864 il publie un Syllabus qui condamne tout à la fois le libéralisme, le socialisme, le gallicanisme, le rationalisme et la laïcisation de la société.

L'annonce de l'abolition du régime impérial devant le palais
du corps législatif à Paris, le 4 septembre 1870.
Jacques Guiaud, 1872
Puis vient l'année terrible, comme disait Victor Hugo : 1870. En juillet 1870, le Pape est occupé à faire proclamer l'infaillibilité pontificale par le concile Vatican I, pendant que Napoléon déclare la guerre à la Prusse. Tous les deux vont aller au tapis en un temps record.
Le 2 septembre, Napoléon III capitule à Sedan. Le 4, l'Assemblée Nationale proclame la déchéance de l'empereur et l'avènement de la IIIème République. Le 19 septembre débute le siège de Paris par l'armée prussienne.

Le 20 septembre, les troupes du roi Victor-Emmanuel II rentrent dans Rome et annexent la ville au Royaume d'Italie. Le 9 octobre, les territoires des Etats pontificaux sont réunis à l'Italie par plébiscite. C'est la fin du pouvoir temporel du Pape, après mille ans (mille ans !!), de règne sur les Etats pontificaux.

Pour les catholiques, c'est plus que la cata. C'est carrément la fin du monde. 1790, c'est de la rigolade à coté. C'est forcément un châtiment de Dieu, mais qu'ont-ils fait pour mériter ça ? En plus, la France est occupée par les Allemands, il y a du mouron à se faire. Immédiatement, le 4 septembre 1870, le jour de l'abolition de l'Empire, Mgr Fournier, évêque de Nantes, attribue la défaite de la France à la punition divine d'un siècle de déchéance morale, depuis 1789.

Il faut expier, et surtout réaliser ce fameux voeu national que le petit Jésus réclame en vain depuis des siècles. Des évêques partout en France dédient leurs paroisses au sacré-coeur. La société Saint-Vincent-de-Paul, fondée en 1833 par des laïcs préoccupés de charité publique, invite dans ses conférences les bourgeois à faire de même. Par un raisonnement étrange mais pas complètement absurde, les pieux citoyens, qui n'ont plus de roi, et à qui on répète depuis un siècle que la souveraineté nationale leur appartient, estiment qu'ils peuvent et doivent eux-mêmes sauver la France en la vouant au sacré-coeur. Ils feraient mieux d'aller embrocher les uhlans, me direz vous, mais l'un n'empêche pas l'autre.

Pendant ce temps, les Visitandines de Paray-le-Monial ne sont pas restées les bras croisés, ni même les mains jointes. Elles s'affairent à publier entre 1867 et 1876 les soi-disant lettres de Marguerite Alacoque, et une "Histoire populaire de la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque" connaît deux éditions en 1865 et 1870.

Entrent en scène Alexandre Legentil et Hubert Rohault de Fleury, rentiers, millionnaires, héritiers de fortunes fondées par leurs grands-parents dans l'industrie, les parfaits grands-bourgeois. Legentil et Fleury étaient beau-frères, le père de leurs épouses respectives, qui étaient soeurs, si vous me suivez, Charles Marcotte, était architecte. Il fut le concurrent malheureux de Charles Garnier pour la construction de l'opéra de Paris. Il existe des portraits de tout ce monde par Ingres, qui était un ami de la famille.

Alexandre Legentil par Ingres
En septembre 1870, ladite famille est réfugiée à Poitiers pour échapper au siège de Paris, sous la protection de l'évêque du lieu, Mgr Pie, chef de file en France du courant " ultramontain ", c'est-à-dire favorable à une soumission totale de l'Église de France à l'autorité du pape. Aux conférences locales de Saint-Vincent de Paul, elle y rencontre les anciens zouaves français du Pape, démobilisés, qui vont combattre les Prussiens dans l'armée de l'ouest, puis combattront plus tard les communards.

C'est du brainstorming entre ces représentants de différents courants royalistes, papistes, ultra-réactionnaires que naît le premier projet de bâtir un édifice qui proclame que la France se repent et qu'elle retourne sous l'autorité de l'Église. En décembre 1870, Legentil et Rohault rédigent leur "vœu pour la construction d'une basilique dédiée au Sacré-Cœur". Cette première version du vœu, très longue, évoque les "péchés" de la France, citant comme exemples : l'insuffisance de l'aide apportée au pape pour la défense de ses États, les crucifix "arrachés" des écoles, l'érection à Paris d'une statue de Voltaire, les "horribles blasphèmes" qu'on entend partout et que l'autorité tolère... Elle parle aussi de la guerre, des "exactions et rapines des troupes prussiennes commandées par le chef de l'hérésie protestante" (le roi de Prusse).

Aucun lieu précis n'est encore proposé : c'est en 1871, après la Commune de Paris, que l'emplacement  sera choisi sur la colline de Montmartre, pour diverses raisons, mais c'est une autre histoire. En fait, c'est l'histoire que je voulais raconter au départ, mais je suis fatiguée de toutes ces bondieuseries, j'ai donc décidé de reporter l'aventure de l'érection de la Basilique, qui a provoqué l'un des débats politiques les plus longs et les plus passionnés en France depuis la révolution, à un épisode ultérieur...


Sources :
Wikipedia
Claude La Colombière, biographie officielle du Vatican
Aspects du monarchisme en Normandie (IVe-XVIIIe siècles). Actes du Colloque scientifique de l'« Année des Abbayes Normandes ». Caen, 18-20 octobre 1979
Raymond Jonas, France and the cult of the Sacred Heart, an epic tale for modern times, University of California Press, 2000
Alain Denizot, le Sacré-Coeur et la Grande Guerre, Nouvelles éditions latines
http://www.eudistes-france.com/superieur-generaux-1.php
Jacques Benoist, le Sacré-Coeur de Montmartre de 1870 à nos jours. Editions Ouvrières, Paris 1992.
Paris, Capital of Modernity, Edition Rootledge, 2003
La construction du Sacré-Coeur : un symbole anti-républicain. Le 18ème du mois, juillet 1998.

samedi 8 septembre 2012

Tim Weiner

Tim Weiner gagne à être connu. Il a reçu le prix Pulitzer alors qu'il était journaliste au Philadelphia Enquirer, en 1988, pour un reportage sur les caisses noires du Pentagone, qui fut transformé en livre sous le titre Blank Check : the Pentagon's Black Budget, en 1990.

Ce succès l'a propulsé au New York Times où il a été correspondant au Mexique, en Afghanistan, au Pakistan et au Soudan, ainsi que reporter à Washington sur les questions de sécurité.

Entre deux aventures il s'est plongé dans les dizaines de milliers de documents de la CIA déclassifiés dans les années 2000, pour écrire une histoire de la CIA, intitulée A Legacy of Ashes, publiée en 2007, qui a été récompensée par le National Book Award. Il a aussi interviewé des tonnes d'agents, anciens agents et responsables de l'agence.

Cet ouvrage plus qu'excellent a été traduit en français aux éditions de Fallois, puis en poche chez Perrin dans la collection Tempus. Il a aussi été traduit en espagnol et dans 22 autres langues.

Tout le monde sait, surtout en amérique latine, que la Si-Aillé c'est que des gros méchants, mais rares sont ceux qui ont une idée de pourquoi et comment, et qui sont capables de trier la propagande et la contre-propagande. En effet, rien n'est plus propice à la fiction que l'espionnage, à part la guerre.

Tim Weiner a un angle qui lui permet de ne pas sombrer dans l'invective, tout en restant vitriolique. La question qu'il se pose est : pourquoi la CIA est-elle invariablement incompétente, depuis sa création jusqu'à nos jours ? Et il y répond bien sûr, de façon extrêmement convaincante, documentée, et terrifiante !

Grèce, Italie, Syrie, Liban, Iran, Jordanie, Indonésie, Zaïre, Cuba bien sûr, Haïti, Viet Nam, Laos, Thaïlande, Chili, Chypre, Vénézuela, Panama, Afghanistan, Nicaragua, Tchad, Irak, la description de chaque opération, chaque aventure, chaque fiasco de l'agence depuis la guerre est tellement terrible qu'on a du mal à y croire, c'est pourquoi j'ai insisté sur le sérieux de l'auteur, qui est reconnu par ses pairs. Pas la peine de s'exciter sur les théories de la conspiration, la réalité est bien plus grave, merci. 

Par exemple, saviez-vous que la démocratie chrétienne italienne est une création de la CIA juste après la guerre, pour éviter que les communistes italiens ne gagnent les élections ? Moi je l'ignorais. En fait la corruption n'est pas un accident pour la démocratie chrétienne, mais elle lui est pour ainsi dire consubstantielle...
Les détails des interventions des Etats-Unis en Iran depuis les années 50 font mieux comprendre pourquoi il est aujourd'hui si facile de plonger les Iraniens dans une frénésie anti-américaine, et anti-occidentale en général.
L'appui au Jihad islamique contre le communisme athée est une idée qui remonte à Eisenhower en 1957, et qui a prospéré dans les années 80 avec des résultats désastreux plus ou moins connus.

On trouve des phrases cinglantes, comme "the war in Vietnam began with political lies based on fake intelligence." Blast ! Rien de nouveau sous le soleil de ce coté là... Comment la CIA a dissimulé ses activités, résisté à toute réforme et menti effrontément à tous les présidents successifs, ça paraît incroyable, je me répète.

Il ne faut pas croire que cette histoire ne concerne et n'intéresse que les Etazuniens. Notez la liste non-exhaustive des pays citée plus haut : c'est moi ou on dirait que la plupart ont du mal à s'en remettre ? Je ne dis pas que tout ce qui se passe dans le monde est de la faute de la CIA, je dis seulement que destabiliser un pays, corrompre son gouvernement et plus généralement faire n'importe quoi avec beaucoup d'armes, beaucoup d'argent et beaucoup d'escrocs sans scrupules, c'est rarement bon pour l'avenir. 
Bref, 600 pages très denses, et très difficiles à digérer, avec 170 pages de notes, dans l'édition américaine.

Tim Weiner a remis ça en 2012 avec une histoire du FBI, non pas dans ses activités de police fédérale, mais du côté sureté de l'Etat, et renseignement intérieur. Ca s'appelle Enemies : a History of the FBI, et c'est traduit en espagnol mais pas encore en français. 
La notice de Tim Weiner dans wikipedia existe en anglais, en allemand et en latin, comme les classes d'élite de nos écoles... Je vais peut-être me fendre d'une page en français, quand j'aurai le temps...




http://en.wikipedia.org/wiki/Tim_Weiner
Critique du Figaro 19/02/2009
Critique de "Enemies" dans le New York Times 14/03/2012