samedi 16 juillet 2011

Un si long voyage

Les plus vieux d'entre vous se souviennent de l'enthousiasme de Carl Sagan lorsqu'il fut chargé de concevoir le message de la planète Terre à destination de l'espace.
Les sondes Voyager I et II furent lancées en 1977, à la suite de Pioneer 10 et 11 qui servaient de précurseurs.
C'est à bord des Pioneer que se trouvait la fameuse image des humains à loilpé saluant amicalement de la main. Les Etazuniens, fidèles à eux-même, se plaignirent tellement à la NASA de l'"obscénité" de cette image qu'elle fut supprimée du Voyager Golden Record. Pourquoi ne pas représenter les humains habillés, comme on les voit habituellement ? C'est une chose que je me suis toujours demandée.

Contrairement au message de Pioneer qui était une simple image gravée sur une plaque, le Golden Record est, comme son nom l'indique, un disque. Un micro-sillons, puisque nous sommes en 1977, remember ? Mais un vidéo-disque, quand même. Sur le couvercle du disque sont gravées des données censées permettre à n'importe quel extra-terrestre un peu dégourdi de le lire.
En admettant que ce soit le cas, notre ami E.T. pourra découvrir des images de la terre et des humains, des salutations en 45 langues, des extraits de musiques des cinq continents parmi lesquels Mozart, Beethoven, Bach, Stravinsky, Louis Armstrong et... Chuck Berry. L'année 1977 fait que les deux seuls bipèdes autorisés à faire un discours à l'univers sont Jimmy Carter et ce vieux facho de Kurt Waldheim, qui était secrétaire général des Nations Unies. On a les messages qu'on mérite, finalement.

Pour en savoir plus, Sagan et ses collaborateurs ont publié en 1978 un livre intitulé Murmurs of Earth : the Voyager Interstellar Record, réédité en 1992 avec un CD réplique du Golden Record.

Et alors, me direz-vous, que sont devenus tous ces charmants colifichets, et pourquoi en faire un fromage, presque 35 ans plus tard ? Parce qu'ils vont très bien, justement, et que l'on sait exactement où ils se trouvent.
En effet le programme Voyager a réfuté de façon éclatante la loi de Murphy, qui est pourtant une invention d'ingénieurs : il est allé beaucoup mieux et beaucoup plus loin que ce que ses concepteurs avaient pu imaginer.

Dans les années 60 les chercheurs du Jet Propulsion Laboratory de Pasadena se demandaient comment rendre visite aux planètes les plus éloignées du système solaire, qui sont très loin et très peu ensoleillées.
Ils eurent deux idées brillantes : d'abord remplacer les panneaux solaires, qui auraient été plutôt mous du genou à cette distance du soleil, par des générateurs thermoélectriques à radioisotope. Ces générateurs contiennent du plutonium 238 dont la décroissance radio-active produit de la chaleur qui est transformée en électricité pour alimenter les divers appareils, notamment les ordinateurs !

Chaque sonde embarque six ordinateurs et leur capacité totale est de 512KB, how sweet.


Visez un peu le look de l'ordinateur de 1977 et ensuite imaginez (ou lisez plus bas) ce qu'il a fait. Ce sont peut-être les kilobits les mieux employés de l'histoire de l'humanité...

La deuxième idée brillante est l'assistance gravitationnelle, qui consiste à emprunter l'orbite des planètes pour accélérer les sondes, un peu comme Tarzan se ballade de liane en liane, si vous me permettez cette image simpliste.
C'est Jupiter, dont la force gravitationnelle est énorme, qui doit servir de lance-pierre pour propulser les sondes to the outer space.

Gary Flando, qui sera peut-être un jour aussi célèbre que Christophe Colomb, élabore une trajectoire qui utilise un alignement exceptionnel de planètes, lequel doit se produire entre 1976 et 1978. Il fallait donc se dépêcher.

Un vaste programme baptisé Outer Planets Grand Tour Project est mis sur pied en 1969 et son budget est estimé à 700 millions de dollars. Aussitôt les plans terminés, arrivent le premier choc pétrolier et la récession économique. On demande au JPL de calmer ses ardeurs et de faire ce qu'il peut avec 250 millions. L'espérance de vie des sondes est ramenée de 10 ans à 4 ans !


Pourtant les chercheurs et ingénieurs du JPL conçoivent et construisent entre 1972 et 1977 deux sondes presque aussi ambitieuses que celles du programme de départ, et surtout très costauds, puisqu'elles voyagent encore. Voyager 2 fut lancée le 20 août 1977 et sa copine Voyager 1 le 5 septembre. Leur trajectoire est d'une précision invraisemblable : la variation maximum est de 20 kilomètres par rapport à la trajectoire calculée, alors que la marge d'erreur prévue était de 200 kilomètres...

Mais bref, un aussi long voyage et nous ne sommes pas encore partis :
so let's go !

Voyager 1 arrive à proximité de Jupiter en mars 79, Voyager 2 en juillet de la même année. C'est à elles que l'on doit les fameuses photos en couleurs réelles de Jupiter.

Jupiter est 1320 fois plus grosse que la terre mais quatre fois moins dense. Son atmosphère extérieure est principalement composée d'hydrogène. En se rapprochant du centre de la planète, sous l'effet de la chaleur et de la pression, le gaz se transforme en hydrogène liquide, puis en hydrogène "métallique", lorsque les atomes d'hydrogène s'ionisent et forment un matériau conducteur. Les avis sont partagés sur le point de savoir s'il existe ou non un noyau dur.

Dans l'ensemble, les conditions ne sont pas top pour passer des vacances.


Mais ce sont surtout les satellites de Jupiter qui révèlent leurs secrets. Les sondes Voyager ont photographié de (relativement) près les quatre plus grands satellites naturels de Jupiter.


Io et Europe sont d'une taille similaire à celle de la lune. Sur Io, l'activité volcanique est intense. Les volcans crachent à plus de 300 km de hauteur des panaches de composés du soufre. Les jolies couleurs rouge, jaune, vert viennent du soufre et du dioxyde de soufre, ce qui n'est pas non plus idéal pour faire du camping.

Le cratère de Valhalla sur Callisto
Ganymède, un peu plus gros que Mercure, est tout gelé. Europe et Callisto aussi sont gelées, mais on pense que des océans se trouvent à une centaine de kilomètres sous la surface.

De plus, l'atmosphère de Callisto contiendrait du dioxyde de carbone et de l'oxygène, ce qui nous rappelle la maison.
Ainsi, bien que la température ne dépasse pas -150°, Wikipédia déclare sobrement que "Callisto a pendant longtemps été considérée comme le corps le plus adapté à l'installation d'une base humaine pour l'exploration du système jovien". Ce qui laisserait penser qu'elle ne l'est plus, considérée, mais enfin en cas d'Armageddon ça reste la destination à privilégier à mon avis.

De Jupiter à Saturne ce n'est qu'un saut de puce de 22 mois : Voyager 1 s'en approche le 10 novembre 1980 et Voyager 2 le 26 août 1981.

Saturne, la plus belle. 760 fois plus grosse que la terre, sa structure à base d'hydrogène serait comparable à celle de Jupiter. On y voit des nuages d'altitude composés de cristaux d'ammoniac.
Ses anneaux sont composés de glace et de poussière.

On lui a aussi trouvé une soixantaine de satellites, ce qui demande une connaissance approfondie de la mythologie grecque.
La plupart ne sont que des gros morceaux de caillou gelés, comme Hypérion, Janus, Prométhée, Lapetus, Mimas, Thétys, Encelade, Dioné, et même Hélène, divinisée pour l'occasion.

On n'y a trouvé aucun perroquet sonnant l'alarme.*


Mais c'est surtout Titan, le plus gros satellite de Saturne, qui excitait les astronomes. L'un des rares corps célestes à posséder une atmosphère, certes à base de méthane, et un effet de serre, on y trouve des saisons, du vent, et des pluies de méthane. Titan a donc l'avantage d'avoir un climat, mais malheureusement ce dernier est mauvais. Voyager 1 s'approcha à moins de 7000 kilomètres de Titan, pour constater qu'un épais brouillard empêchait de voir la surface. En plus la température ne dépasse pas -180°C, ce qui est un peu frisquet. Malgré tout, les observations ultérieures de la sonde Cassini et du télescope Hubble ont permis de détecter la présence d'hydrocarbures et autres composés organiques complexes qui en font un environnement dit prébiotique.

A la sortie du système de Saturne, si j'ose dire, les deux sondes se séparent amicalement. Voyager 2 utilise l'assistance gravitationnelle de Saturne pour gagner Uranus, tandis que Voyager 1 se dirige directement vers la sortie, du système solaire cette fois.

Uranus est aussi une géante gazeuse, au diamètre de 51300 km. Voyager 2 est la première sonde à la survoler en janvier 1986, et photographie ses anneaux, qui sont fins et peu lumineux, ce qui les rend invisibles sur des photos aux couleurs naturelles.

A vrai dire Uranus n'est pas très photogénique. Le méthane dans l'atmosphère lui donne sa couleur bleuâtre.


Miranda
Voyager a découvert 10 nouveaux satellites d'Uranus, en plus des cinq déjà connus.  Les plus importants sont Titania, Obéron, Ariel, Umbriel et Miranda, les astronomes (Herschel, en l'occurrence) ayant laissé tomber la mythologie pour attaquer les oeuvres de Shakespeare.

En réalité, Voyager 2 a découvert 11 satellites, le onzième, Perdita la bien nommée, n'ayant été identifiée qu'en 1996, en regardant mieux les photos envoyées par la sonde !

Miranda, à la surface curieusement escarpée, fut la plus photographiée par Voyager 2.

Mais Voyager 2 n'a pas dit son dernier mot. Elle se dirige vaillamment vers Neptune. A ce stade les ondes radio commencent à faiblir. Pendant les trois années que dure le voyage entre Uranus et Neptune, les responsables du projet s'occupent d'agrandir les antennes existantes, et d'obtenir le concours du Very Large Array au Nouveau Mexique.

Le 25 août 1989 Voyager 2 est le premier et jusqu'à présent le seul engin à survoler Neptune, à une distance de 29000 km. Elle analyse l'atmosphère, y découvre des nuages et des vents qui soufflent à 2000 km/heure.

Neptune est aussi bleue que Jupiter est rouge. Et même plus. A vrai dire, l'origine de cette couleur bleue, plus soutenue que celle du méthane, reste inconnue. Elle a comme Jupiter une grosse tache, sauf que celle de Neptune a disparu depuis. Il s'agit d'une grosse tempête, de la taille de la Terre.

Voyager a confirmé l'existence de cinq anneaux peu visibles et découvert dix nouvelles lunes de petite taille, qui porte des noms de divinités marines, comme il sied à Neptune.

Distante de la Terre de 4521,58 millions de km, Neptune est la seule planète du système solaire qui n'est jamais visible à l'oeil nu. Malgré cette distance qu'un Argentin n'hésiterait pas à qualifier de phénoménale, la sonde Voyager 2 répondait toujours parfaitement aux commandes depuis la terre.

Une trajectoire fut choisie pour permettre à la sonde d'utiliser l'assistance gravitationnelle de Neptune afin de se rapprocher de son principal satellite, Triton.

Triton est de loin le plus gros des 13 satellites naturels de la planète Neptune, et le 7ème par distance croissante à cette dernière. C'est le seul gros satellite connu du système solaire orbitant dans le sens rétrograde, c'est-à-dire inverse au sens de rotation de sa planète. Cette caractéristique orbitale exclut que Triton ait pu se former initialement autour de Neptune, et sa composition similaire à celle de Pluton suggère qu'il s'agirait en réalité d'un objet issu de la ceinture de Kuiper capturé par Neptune.

Voyager 2 a observé en détails 40% de la surface de Triton, révélant des traces d'activité volcanique relativement récente, et de geysers, le tout super-glacé puisque la température est de -235°.

Ayant quitté Triton en pleine forme, Voyager 2 entame à la suite de Voyager 1 ce que les astronomes appellent avec optimisme la mission interstellaire.
So what's next ?
Le choc terminal.
Tatzan !
Oui ça s'appelle vraiment comme ça.  C'est très simple. Le soleil darde ses rayons et jette autour de lui des quantités de particules. Cette projection forme une sorte de souffle dit vent solaire qui repousse jusqu'à une certaine distance les particules venues du reste de l'univers.

Cette zone d'influence du soleil, pour ainsi dire, s'appelle l'héliosphère.

Le choc terminal est le point de l'héliosphère où la vitesse du vent solaire diminue en deçà de la vitesse du son (par rapport à l'étoile et dans le milieu interstellaire) à cause de l'interaction avec le milieu interstellaire. Ceci entraîne une compression, un réchauffement et un changement dans le champ magnétique.
Pour le système solaire, le choc terminal est évalué à une distance de 75 à 90 unités astronomiques du Soleil.
Respectivement en 2004 et 2007, Voyager 1 et 2 ont passé le choc terminal. En fait, elles auraient passé plusieurs fois le choc terminal puisque les frontières de ce dernier varient selon l'activité solaire.
Mais revenons à l'héliosphère. Elle est de forme allongée parce que le soleil se déplace.


Or, par un coup de bol absolu (et c'est là que la loi de Murphy a fait défaut, son influence diminuant peut-être avec la distance) les sondes Voyager sont parties dans la direction du "nez" de l'héliosphère, du côté où la distance avec la limite de l'héliosphère, dite héliopause, est la plus courte, ou plutôt la moins longue. Ceci n'était pas volontaire, puisqu'à l'époque où les trajectoires ont été calculées, on ignorait la forme et la direction de l'héliosphère.

Aujourd'hui les indomptables petites sondes (garanties quatre ans !) voyagent à la vitesse de 17 km/seconde dans l'héliogaine, heliosheath sur l'image, zone ou les particules solaires rencontrent les particules from outer space et les champs magnétiques se mettent à danser la java, presque littéralement.

Les sondes ne prennent plus de photos mais continuent de transmettre des données. Le 7 mars 2011, Voyager 1 a effectué une manoeuvre, la première depuis 21 ans, pour pouvoir mieux transmettre ses données vers la terre. Ce sont plutôt les terriens qui ont du mal à les interpréter. Les dernières nouvelles datent de juin 2011 et ont parcouru plus de 14 milliards de kilomètres. Elles évoquent des grosses bulles magnétiques de 160 millions de km de largeur, entièrement détachées du champ magnétique solaire. A ce stade, non seulement mes sherpas refusent de me suivre mais je renonce à décrire la situation, pour laisser la parole à la NASA, dans cette vidéo brillante qui pourrait s'appeler : les confins du système solaire pour les nuls.



Et après ? Une fois franchi le bouclier magnétique du soleil, c'est rumbo al infinito, comme disait Mafalda.
La NASA espère obtenir des informations sur la nature du plasma interstellaire, hors de l'influence du soleil.

Le prochain point d'intérêt dans le panorama devrait être AC + 79 3888, étoile mineure de la constellation de la girafe,
dans 40.000 ans...

Bon voyage, Voyager !


Sources
Wikipédia
http://news.discovery.com/tech/top-5-explorer-spacecrafts.html
http://science.nasa.gov/science-news/science-at-nasa/2011/09jun_bigsurprise/
http://www.lemonde.fr/planete/article/2011/06/09/des-bulles-magnetiques-aux-confins-du-systeme-solaire_1534279_3244.html

* "Sur une lune de Saturne un perroquet sonne l'alarme". Pardon pour cette allusion cryptique. Ce n'est peut-être pas par hasard que la chanson de Capdevielle date aussi de 1980.

samedi 2 juillet 2011

VARIAE

Une publicité absolument gratuite pour un fellow-blogger jeune mais perspicace, qui glose sur la politique (française) et la communication avec discernement, ce qui n'est pas si courant, et sans fautes, ce qui est carrément très rare.
Ses analyses sont fines et ses raisonnements somme toute excellents, à mon avis.

En plus il s'appelle VARIAE, ce qui est un genre de Miscellanea, quelque part.

En guise d'échantillon, cet article sur le Plus du Nouvel Observateur, et plus généralement la récupération des bloggers par les titres de presse, qui reflète exactement le fond de ma pensée : http://www.variae.com/blogueurs-au-kilo/
Le Nouvel Obs nous propose "une expérience inédite" dont "l'objectif est de mettre en valeur les talents et les richesses du web, en vous faisant participer."

Le Nouvel Obs est trop bon. Pourquoi ne pas nous faire participer à l'extraction du charbon au fond de la mine, tant qu'on y est ? Ce qui m'étonne, c'est que l'on ne nous fasse pas payer pour participer à cette expérience inédite...



dimanche 12 juin 2011

The Business of Rapture

En guise de blasphème de Pentecôte, rions un peu des littéralistes étazuniens, qui ne déçoivent jamais.
The rapture, c'est la montée au ciel en direct, tout vivants (mais sans leurs habits) des élus laissant les mécréants et les pécheurs se démerder avec l'apocalypse.
The rapture a d'abord été traduit en français par l'enlèvement, puis de manière beaucoup plus élégante par "le ravissement", puisque ravir signifiait jadis chourrer ou kidnapper.

Tout a commencé avec "Left Behind" une série de 18 romans à sensations écrits par Tim Lahaye et Jerry B. Jenkins, inspirés de loin par l'Apocalypse de Saint-Jean, et qui se sont vendus à 65 millions d'exemplaires dans le monde depuis 1995. Damn, si j'ose dire. Ils ont été qualifiés dans un blog de "kinky eschatology", expression qui m'a paru particulièrement heureuse.

Au moins les trois premiers tomes ont été publiés en France sous le titre "Les survivants de l'apocalypse". La page Wiki (en anglais) de "Left Behind" note qu' "en Europe, où le dispensationalisme est pratiquement inexistant, les livres ont eu beaucoup moins de succès."
En effet, je n'avais jamais entendu parler du dispensationalisme, et même en lisant la définition, j'ai rien compris. En même temps, si j'étais docteur en théologie, ça se saurait...

Enfin bref, certains prédicateurs ont repris avec le zèle qui les caractérise cette version particulièrement spectaculaire du millénarisme, notamment un certain Harold Camping.

Meet Harold Camping. Il a un nom ridicule et une gueule de raie. Il est prédicateur à Family Radio, une entreprise basée en Californie qui possède une cinquantaine de stations radio locales et deux chaînes de TV par satellite. C'est peu dire que Family Radio est chrétienne. Pour vous donner une idée, le gospel ne fait pas partie de sa programmation musicale, pas assez réac, sans doute.

Harold Camping s'amuse à prédire la date exacte de la fin du monde en appliquant la numérologie à la bible, une version cheap de la kabbale, si on veut. Résultats comiques garantis. Ses dernières prédictions sont le 21 mai 1988, le 7 septembre 1994, le 21 mai et le 21 octobre 2011.

Mais comme depuis le début de l'année, Family Radio a dépensé plus de 100 millions de dollars dans une campagne d'affichage pour prévenir le bon peuple de l'imminence de l'apocalypse, ses élucubrations ont reçu plus d'écho (et de lazzis) que d'habitude.

Les athées ont organisé dans tous le pays de grandes fêtes de l'apocalypse au bistro, le 21 mai dernier qui opportunément était un samedi, de 19H jusqu'à la fin du monde, ou jusqu'à la fermeture du rade, "whichever comes first"...

D'autres plus malins (dans tous les sens du terme, en l'occurrence) y ont vu une occasion de se faire de l'argent de poche. En plus des... vendeurs d'espace publicitaire, il y a d'abord les livres, au premier, second ou nième degré.

Celui de Camping lui-même, Time has an end.

Un "Post-Rapture Surviving Guide", always handy : je ne sais pas s'il est ironique, mais je ne crois pas.

Rapture Ready se dit un récit d'aventures dans l'univers parallèle de la "christian pop culture". C'est un commentaire plein d'humour et de sensibilité, paraît-il.

Enfin, élevant l'opportunisme au rang des beaux-arts, Steve et (sa femme ?) Evie Levy ont publié How to Profit from the Coming Rapture. Faire du pognon en écrivant un livre sur comment faire du pognon avec un non-événement grotesque, je dis bravo.

Plus mignon,  Eternal Earthbound Pets garde (pour 130 $) votre chien ou chat si vous êtes ravi(e). Le contrat est valable dix ans, il assure donc également la prochaine fin du monde le 21 octobre, et la suivante, le 21 décembre 2012, etc.
Un détail du contrat qui me ravit, moi :  If  subscriber loses his/her faith and/or the Rapture occurs and subscriber is not Raptured (aka  is "left behind") EE-BP disclaims any liability; no refund will be tendered.

Personne à ma connaissance n'a proposé de garder votre mari, votre femme ou vos enfants.
Votre voiture, si...

Pour les pécheurs fortunés, qui entendent survivre à l'apocalypse, divine, nucléaire, écologique or otherwise, Vivos construit pour 50.000 dollars de vastes et luxueux abris souterrains. Le website vaut la visite...

Pour les autres, qui sont quand même on l'espère la vaste majorité, il leur reste à rigoler. Mais ce n'est pas une raison pour ne rien dépenser. Ils peuvent s'acheter d'amusants T-shirts et autres objets ornés de slogans sarcastiques.

Plus sérieusement (et gratuitement) le site Cultwatch.com prodigue avec ce que je n'hésiterai pas à qualifier d'une sainte patience des conseils pour ceux qui croient au ravissement et leurs proches. Du style : ne démissionnez pas, ne videz pas votre compte en banque... On rit, mais c'est pas drôle, quand votre grand-père de Grand Rapids est left behind...

Enfin pour les athées, technophiles et autres bright young things qui ont la nostalgie du millénarisme, qu'ils se rassurent, il y a l'apocalypse pour les geeks : ça s'appelle Y2K38 et c'est le... 19 janvier 2038 à 3 heures 14 minutes et 7 secondes, temps universel, approximativement.



Sources :
http://www.stuff.co.nz/oddstuff/5046003/Apocalypse-preacher-now-saying-October-21

http://www.cultwatch.com/HaroldCamping.html

http://abcnews.go.com/Business/judgment-day-21-2011-businesses-hoping-reap-rewards/story?id=13647237

http://www.squidoo.com/Zazzle_Maniac-i-survived-the-rapture-

http://eternal-earthbound-pets.com/

http://www.blog-nouvelles-technologies.fr/archives/3578/dans-vingt-septs-ans-encore-un-bug-de-classe-fin-du-monde/



http://mllecelaneus.blogspot.fr/2012/05/business-of-rapture-suite.html

samedi 4 juin 2011

Contre la solidarité objective


1° Les ennemis de mes ennemis ne sont pas mes amis.

Prenons un exemple simple : je suis contre presque* tout ce que représente ou a représenté la politique de George Bush et sa clique aux Etats-Unis et dans le monde. Oussama Ben Laden aussi, d'après ce qu'il disait. Je ne suis pas pour autant l'amie d'Al Qaeda.

Ca s'appelle un paralogisme. Je rappelle que le paralogisme n'est pas une figure de la logique, mais au contraire une erreur de logique. Une illusion de la raison, comme disait Kant.

2° Je ne suis ni pour ni contre vous.

Pour reprendre le même exemple (prudemment, car le bush-bashing est un sport moins dangereux que d'autres, comme par exemple insulter le prophète), lorsque Donald Rumsfeld expliquait que tous ceux qui n'étaient pas avec lui dans la "guerre contre le terrorisme" étaient contre lui, et donc les ennemis des Etats-Unis, je ne pouvais que ricaner sauvagement comme une hyène, chose que je pouvais me permettre car je n'habitais pas au Texas.

3° Ce n'est pas parce que je suis d'accord avec ce que vous venez de dire que je vous aime.

Par exemple, lorsque feu Ben Laden, encore lui, déclarait que le régime impie et corrompu des Saoud spolie le peuple arabe des revenus du pétrole, j'ai trouvé qu'il avait tout à fait raison. Et pourtant, tenez-vous bien, je ne suis toujours pas l'amie d'Al-Qaeda. Etonnant, non ?

Ces trois trucages, que l'on peut appeler alliance objective, chantage et amalgame, peuvent paraître simplistes, mais sont terriblement efficaces. Ils sont une insulte au bon sens et une menace pour l'avenir de la civilisation.

La communication politique est presque entièrement constituée de ce genre de pièges à cons.
Or, souvenons nous que l'on peut être antisioniste sans être antisémite, anti-religieux sans être raciste, humaniste sans être franc-maçon, pauvre sans être feignant, croire, comme Arlette Laguillier, que le grand capital nous spolie sans aspirer à l'avènement de la dictature du prolétariat.
On peut aimer les animaux mais pas Brigitte Bardot, Retiens la nuit mais pas Johnny Halliday, Ben Hur mais pas Charlton Heston (Voir Halte à l'amalgame), la Colombie mais pas la cocaïne (ou même l'inverse...).

Il y a bien sûr des quantités d'escroqueries intellectuelles qui fonctionnent sur le même principe sans être aussi flagrantes ; comme disait Umberto Eco, l'immortel théoricien du "cogitus interruptus", en 1967, "un discours dans lequel la parole se fond avec les images et les chaînes logiques sont détruites en faveur  d'une  proposition synchronique, verbo-visuelle, de  données non raisonnées que l'on fait voltiger devant l'intelligence du lecteur".

Un seul remède à cette maladie peut-être sénile de la pensée : le méfiage. Le méfiage s'exerce avec le cerveau par le truchement de la réflexion. Si les symptômes persistent consulter Umberto Eco et Noam Chomsky.

En guise de cas pratique, une conférence de 2003 sur le "Choc des civilisations" de Samuel Huntington, escroquerie intellectuelle qui a connu un succès aussi spectaculaire que navrant.


* Etre contre 'tout' serait bien évidemment tomber dans le travers que je dénonce ici. Par exemple l'administration Bush est saluée pour son action très importante de lutte contre le sida en Afrique. 

lundi 30 mai 2011

Vacances à Rome

Pas d'articles au mois de mai, pour cause de vacances.
En échange, un album photo des plus classiques.
Rome


dimanche 24 avril 2011

Hyperlexia


Devant la porte de la maison de mes parents, il y avait des rosiers. L'un d'entre eux avait conservé attachée à son pied une petite étiquette avec son nom.

Pendant dix ans, je ne suis jamais passée devant ce rosier sans m'arrêter pour lire cette étiquette, machinalement. Je calcule que je l'ai lue à vue de nez 10.000 fois, ce qui est beaucoup pour un document transmettant une information somme toute dispensable.

J'ai rencontré depuis d'autres lecteurs compulsifs qui, comme moi, ne peuvent voir quelque chose d'écrit sans le lire. A vrai dire, pendant longtemps je n'avais pas réfléchi à la question. Tant qu'on n'a pas rencontré des gens différents, on se croit évidemment normal, et j'ignorais donc qu'il existât des personnes en grand nombre qui peuvent passer devant une affiche couverte d'un long baratin en gardant nonchalamment les yeux fixés sur la ligne bleue des Vosges.

La curiosité étant mère de tous les vices parmi lesquels Google, je constatai que la "lecture compulsive" est considérée par google.fr comme une métaphore pour lire d'une traite un livre, ou les oeuvres d'un auteur, ou un genre littéraire, par exemple, lecture compulsive d'Oran Pahmuk, ou de romans à sensations, ou de bandes dessinées, etc. Rien de neurologique là-dedans. On trouve des lecteurs compulsifs auto-proclamés de la presse quotidienne, de modes d'emploi, de notices nécrologiques, de publicités pour les machines à laver le linge, et même de Voici, mais tout ceci bien que fort intéressant m'éloigne de mon sujet. 

Les Etats-Unis, qui sont plus prompts à tout médicaliser, nous parlent tout de suite de "obsessive-compulsive disorder", en français trouble obsessionnel compulsif, plus connu sous le nom de TOC.
Il existe un "obsessive Bible reading", mais cela fait partie des symptômes de la paranoïa, avec entendre les voix des anges, parler avec Dieu, voire se prendre pour Dieu, et, Darwin bless me, je ne me sens pas du tout concernée.

Enfin on trouve assez rapidement que la Faculté se penche depuis quelques années sur un phénomène de lecture compulsive chez les jeunes enfants, qui porte le joli nom d'hyperlexia, et qui mérite même une définition dans Wikipédia (en anglais).

L'hyperlexie, donc, mot utilisé dans certains articles bien qu'il ne soit pas dans le dictionnaire, est un syndrome dont les contours sont flous et empiètent sur ceux du syndrome d'Asperger, et de l'"autisme de haut niveau", traduction de "high functionning autism".

Tout cela repose sur l'hypothèse séduisante de l'existence d'un "spectre de l'autisme", non pas au sens de "fantôme", mais d'"échelle", par analogie avec le spectre de la lumière. Pour faire simple, disons que l'on peut être plus ou moins autiste, et qu'une personnalité peut présenter des traits autistiques sans pour autant passer ses journées à se taper la tête contre les murs.

Mais bref, il apparaît que certains enfants reconnaissent des mots avant l'âge de deux ans, et apprennent à  lire tout seuls avant trois ans.
En fait, ça se complique quand on s'aperçoit que ces enfants lisent tout ce qui est écrit mais ne comprennent pas le sens des textes. 

C'est comme si une capacité de décodage hypertrophiée les empêchait d'accéder au signifié. Comme chacun sait, le lien entre signifiant et signifié est arbitraire (Saussure aurait adoré ces recherches). Il n'est pas non plus automatique. Une image qui peut aider à éclairer mon propos : lorsque vous résolvez un sudoku, vous ne vous préoccupez pas de ce que ce dernier a à vous dire...

A ce titre, l'hyperlexie pourrait être le contraire de la dyslexie : les capacités de compréhension des dyslexiques sont parfaitement normales, mais ils ont des difficultés pour déchiffrer.

Les hyperlexiques apprennent à parler tard et difficilement, leur vocabulaire est pauvre et leur syntaxe rudimentaire. Ils mélangent les pronoms, ce qui fait partie des marqueurs de l'autisme, et sont souvent écholaliques. Si les capacités de communication s'améliorent en général à partir de quatre ou cinq ans, leurs "social skills" restent en général lamentables.

A l'école, bien que les méthodes scolaires soient plutôt inadaptées à leurs capacités d'apprentissage purement visuelles, ils sont d'une intense curiosité et peuvent manifester une attention et une mémoire remarquables pour des sujets sur lesquels ils focalisent. Comme les surdoués, ils peuvent passer pour des élèves brillants mais ingérables. Tout cela se tasse en général avec l'âge.

Au cas où par hasard vous vous posiez la question, bien que je trouve tout cela fascinant, je ne me sens pas (pour une fois) visée personnellement. Si j'étais une lectrice précoce, je me flatte d'avoir toujours à peu près compris ce que je lisais, et de continuer à le faire. Je suis même plutôt rassurée, car il n'y a rien dans l'encyclopédie des publications médicales sur la lecture compulsive des étiquettes de rosier, des boîtes de corn flakes et des plaques d'égout...


Sources : 

- University of Wisconsin
Hyperlexia: Reading Precociousness or Savant Skill?
J Autism Dev Disord. 2007 Apr;37(4):760-74.
Hyperlexia in children with autism spectrum disorders.

Source

PACE Center, New Haven, CT 06511, USA.
Cortex. 2010 Nov-Dec;46(10):1238-47. Epub 2010 Jul 8.
Developmental dissociations between lexical reading and comprehension: evidence from two cases of hyperlexia.

Source

Macquarie Centre for Cognitive Science, Macquarie University, Sydney, NSW, Australia. acastles@maccs.mq.edu.au

mardi 5 avril 2011

On nous cache tout, on nous dit rien


Le 27 mars 2011, à Anaheim, devant la 241ème assemblée générale de l'American Chemical Society, le Dr Daniel Nocera, Ph.D., a annoncé la création d'une feuille artificielle, dix fois plus efficace que la photosynthèse naturelle, à partir de matériaux stables et pas trop chers.

Il a expliqué en gros que l'engin, à base de silicone, nickel et cobalt, est de la taille d'une carte à jouer. Plongé dans deux litres d'eau, même sale, et placé au soleil, il sépare l'oxygène de l'hydrogène. Une "power station" domestique génère de l'électricité en les recombinant, et produit... de l'eau (propre).


WTF ? Me direz-vous. C'est exactement ce que je pensai in petto, et entrepris aussitôt quelques net-recherches.

D'abord, ce Daniel Nocera n'est pas un plaisantin a priori, il est chercheur au MIT. Ensuite, son équipe de recherche a reçu 6,5 millions de dollars depuis 2007 pour ce projet, et la société Sun Catalytics a signé en novembre 2010, principalement avec le groupe indien Tata, un accord de 9,5 millions de dollars pour développer un prototype. Or, comme chacun sait, s'il y a une chose qui ne rigole pas, c'est l'argent.

Le délai espéré pour le prototype est d'un an et demi.
Ceci m'inspire deux réflexions :
1° Où peut-on acheter une mine de cobalt ? (non je plaisante)
2° Nous saurons pour Noël 2012 si cette conférence a constitué de loin la nouvelle la plus importante de l'année.

En attendant, j'ai examiné les 111.000 résultats de Google pour "Daniel Nocera" (enfin, j'ai examiné les 83 premières pages, ce qui n'est déjà pas mal). A ma grande surprise, j'ai constaté que les articles sur le sujet dans la presse généraliste internationale étaient au nombre de zéro. Que le nombre d'articles dans la presse scientifique/technologique grand public s'élevait à un : Wired.

Les articles fourmillent sur des blogs privés, et des sites du genre treehugger, freak-science, crazyengineers, coolgadgets, greenoptimistics, et bien entendu, geek.com...
Les commentaires parlent de dramatic discovery, ground-breaking, paradigm-shifting, holy Grail of science...
A la page 23, je trouve enfin une dépêche de Reuters, reprise de Yale. C'est bien  la seule dépêche d'agence que je connaisse qui n'ait jamais été reprise par aucun titre de presse. A la page 83, j'ai trouvé un court article de Voice of America. Ca c'est mainstream. Malheureusement, le fait qu'il soit daté du 1er avril risque de nuire à sa crédibilité ...

Je ne sais comment interpréter le silence retentissant d'entreprises de presse qu'un reste d'innocence me fait encore tenir en haute estime, telles que Scientific American ou The New York Times.

Trois hypothèses viennent à l'esprit. :
- Hypothèse basse : Nocera est un imposteur et sa mythomanie est un secret de polichinelle dans la profession. Il n'y a que les geeks, les bloggers du dimanche ignares et les Indiens pour tomber dans ce panneau (solaire).

- Hypothèse tout aussi basse : La découverte de Nocera va changer le monde et les journalistes qui sont notoirement ignorants ne s'en aperçoivent même pas / qui sont notoirement condescendants pensent que le bon peuple n'a pas besoin de le savoir (et ils s'achètent des mines de cobalt).

- Théorie de la conspiration : le complexe militaro-industriel et Big Oil ont déjà commencé à étouffer l'affaire et Nocera peut numéroter ses abattis.

Aucune de ces explications ne me satisfait vraiment, et la vérité est probablement quelque part au milieu.
Mais quand même, moi ça m'interpelle quelque part qu'on me parle pas des trucs intéressants, pas vous ? Or is it a geek thing ??

Addendum : quelques lecteurs attentifs et attentionnés me demandent judicieusement comment j'ai appris cette nouvelle, si on me cache tout.
Bonne question : c'est en lisant le dernier roman de Ian McEwan, Solar, que j'ai trouvé pas terrible d'ailleurs. Dans ce roman le répugnant et quasi-houellebecquien anti-héros est un prix Nobel de physique qui cherche à développer la photosynthèse artificielle.
Maintenant que j'y pense, c'est comme si Houellebecq avait cherché à faire du John Irving, ou l'inverse...
Bref, peut-être en proie à une vague frustration intellectuelle après avoir terminé ce bouquin, j'ai eu l'idée de demander à Google l'état de la recherche sur la question.
Evidemment, quand on cherche on trouve très facilement.
Mais, c'est toujours pareil, encore faut-il savoir quoi chercher...

Sources
Debut of the first practical “artificial leaf”
http://www.reuters.com/article/2011/03/29/idUS81168260920110329
http://www.wired.co.uk/news/archive/2011-03/28/artificial-leaf
http://www.voanews.com/english/news/environment/Artificial-Leaf-Turns-Sunlight-into-Electric-Power-119070894.html
http://www.livemint.com/2011/03/23001656/Tata-signs-up-MIT-energy-guru.html
http://www.suncatalytix.com/Sun_Catalytix_Series_B_Press_Release.pdf

vendredi 18 mars 2011

La Mort à Samarra

Ici : Remarque liminaire

Cet article a été écrit il y a quelques semaines, avant que des tas de gens se mettent à fuir des tas de choses. Il n'y a donc à y voir aucune allusion à l'actualité, qui serait d'un mauvais goût certain.

C'est une histoire.
L'histoire se passe à Bagdad, il y a looongtemps.
Dans son Palais, le Sultan de Bagdad réfléchit au destin de l'Empire (à l'époque il y avait plus de Majuscules que maintenant), lorsque l'un de ses chevaliers irrupte dans son bureau en faisant fi du Protocole et du Chambellan médusé.
Il se jette aux pieds du Sultan : "Sire, Sire ! Pour l'amour de votre Eminence ! implore-t-il, Laissez-moi vous emprunter le plus rapide des Destriers de vos Royales Ecuries, celui qui file comme le vent ! Je dois quitter Bagdad au plus vite, je dois fuir loin, très loin...
Jusqu'à Samarra !

Ici : interlude topographique.

Il y a une centaine de kilomètres de Bagdad à Samarra, d'après GoogleMaps, ce qui peut ne pas paraître le bout du monde, même sans autoroute.
Mais c'est énorme s'il on veut galoper toute le nuit et arriver le lendemain matin.

Certains, trouvant peut-être la distance peu spectaculaire, changèrent Samarra en Samarcande, ou Samarkhand, ce qui est effectivement beaucoup plus loin, environ 2000 km, et plus romantique, mais à mon avis pas raisonnable.

Après ces quelques précisions géographiques, nous pouvons poursuivre l'histoire.

Le Sultan est étonné et quelque peu froissé d'être interrompu si grossièrement dans ses méditations.
"Quelle mouche te pique, ô preux chevalier ? s'exclame-t-il. La sueur de l'angoisse perle sur ton front, et la panique luit en ta prunelle : pourquoi tant de hâte ?
- C'est que tout-à-l'heure, au Bazar, j'ai croisé la Mort.
- Et alors ?
- Et alors elle m'a regardé de travers. Elle m'a fixé d'un regard sinistre. En bref, je lui ai tapé dans l'oeil, voila pourquoi je dois disparaître sur l'heure, pour échapper à sa sollicitude.
- C'est bon, dit le Sultan à contrecoeur, tu es mon meilleur chevalier, et tu as toujours été courageux et loyal. Je vais satisfaire ton caprice, tu peux prendre mon cheval préféré, et je gage que tu le ramèneras en bonne santé une fois cette lubie passée..."
Sans un mot, le chevalier se lève, tourne les talons et détale.
Cette nouvelle insolence finit d'incommoder et d'intriguer le Sultan.


Après quelques instants de réflexion, il appelle sa vieille copine la Mort.
Elle vient sans tarder, comme disait La Fontaine.
"Cher Sultan, que puis-je pour votre service ? S'enquiert la Mort aimablement.
- La Mort, répond le Sultan d'un ton sec, tu m'agréerais en t'abstenant d'effrayer mes chevaliers. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Il paraît que tu t'amuses à jeter des regards menaçants aux passants dans le bazar, et maintenant j'ai perdu l'un de mes meilleurs hommes, qui a fui terrorisé, et en plus sur le dos d'un cheval auquel je tiens beaucoup. J'ai déjà assez de mal à m'assurer de la loyauté de ma garde rapprochée, sans que tu te livres à ce genre de facétie !

La Mort aurait froncé les sourcils si elle en avait eus, tâchant de comprendre ce qui avait pu motiver cette amère diatribe. Soudain ça lui revient.
"Mais voyons, s'écrie la Mort, j'ai bien croisé l'un de tes chevaliers au bazar, mais je n'ai pas du tout tenté de l'effrayer ! J'ai juste eu un geste de surprise, en le voyant se promener tranquillement ici, à Bagdad, alors que j'ai rendez-vous avec lui demain matin, très loin d'ici...
A Samarra....

Ici : appel à témoins
Comme vous vous en doutez l'histoire est ici racontée à ma manière, manière quelque peu désinvolte, je l'admets.
J'ai lu pour la première fois cette histoire dans mon jeune âge, en exergue d'un roman français, écrit par une femme, il me semble. Mais ce n'est pas sûr. Cela m'avait beaucoup impressionnée, et je l'ai racontée d'innombrables fois, but for the life of me je ne parviens pas à retrouver ce texte.

J'ai bien demandé à Google, qui m'a répondu que Rendez-vous à Samarra est un roman de John O'Hara, inspiré de l'histoire telle qu'elle est racontée dans une pièce de théâtre de Somerset Maugham, Sheppey, de 1933. Dans cette version c'est la Mort qui raconte l'histoire dont les protagonistes sont un marchand et son serviteur.

Les origines les plus crédibles sont celles d'un recueil de contes soufis du IXème siècle, d'un certain Fudail Ibn Ayad. L'ouvrage s'appelle Hikayat-I-Naqshia,  qui est traduit par "Récits conçus avec une intention". Aujourd'hui on dirait probablement "histoires édifiantes". Comme les fables de La Fontaine, finalement.

Ce conte fut à son tour publié sous le nom de Quand la mort vint à Bagdad dans un recueil de contes soufis de Idries Shah, traduits en anglais en 1967, Tales of the Dervishes. Il est ici question du disciple d'un sage soufi qui après avoir rencontré la mort, voyage au grand galop pendant un mois jusqu'à Samarcande.

Mais bon tout ça ne nous dit pas où notre ami Somerset Maugham a trouvé l'histoire, ni où je l'ai lue, car entre le IXème siècle et 1967, il y a comme un gap de plus de 1000 ans.

Au passage j'apprends que le patron de Bagdad à l'époque n'était pas sultan mais calife. Seulement en France, si on se met à parler de calife et de vizir, ça ne fait pas sérieux, c'est à cause d'Iznogood...

En tous cas si quelqu'un peut éclairer ma lanterne, qu'il se manifeste, pliz...

lundi 7 mars 2011

Grandes Sambas : Pé do meu Samba

En l'honneur du carnaval, une samba-canção, un classique instantané de 2002.
Letra e música : Caetano Veloso

Dez na maneira e no tom
Você é o cheiro bom
Da madeira do meu violão
Você é a festa da Penha,
A feira de São Cristovão,
É a Pedra do Sal
Você é a Intrépida Trupe
A Lona de Guadalupe
Você é o Leme e o Pontal

Nunca me deixa na mão
Você é a canção que consigo
Escrever afinal
Você é o Buraco Quente
A Casa da Mãe Joana
É a Vila Isabel,
Você é o Largo do Estácio,
Curva de Copacabana
Tudo que o Rio me deu

Pé do meu samba
Chão do meu terreiro
Mão do meu carinho
Glória em meu outeiro
Tudo para o coração
De um Brasileiro

Caetano a composé ce morceau pour Mart'Nalia.

mercredi 2 mars 2011

Romain Gary III : emplettes

J'ai visité l'exposition Romain Gary du Musée des Lettres et Manuscrits, que j'ai découverte par hasard lors de mes recherches au sujet de Shatan Bogat, pour mon article précédent.

Le Musée n'a pas un an puisqu'il a ouvert le 15 avril 2010, dans la noble demeure des éditions Rombaldi, sur le boulevard Saint-Germain. Au passage, j'ai découvert que l'ancienne Librairie Julliard était devenue Chapitre.com, intéressant.

Les manuscrits de Romain Gary sont venus en voisins, puisqu'il habitait rue du Bac.

Moi qui suis une maniaque du questionnaire de Proust (en partie à  cause de Vanity Fair), j'ai passé un long moment à déchiffrer les réponses de Gary à ce questionnaire.
A la question : "Quelles sont vos héroïnes préférées ?" Il répond : "Toutes les femmes."
"Votre fleur préférée ? - La femme.
Votre oiseau préféré ? - La femme.
La qualité que vous préférez chez vos amis ? - Je n'ai pas d'amis."
Ouch.
Il aurait pu répondre : Leurs femmes. Ou bien : La complaisance...

Romain Gary, ou en tous cas l'idée qu'il se faisait de Romain Gary, n'avait pas d'amis. Il n'avait que des femmes et des maîtresses.

Pas étonnant qu'au-delà de cette limite, lorsque son ticket ne fut plus valable, il ne tarda pas à mettre fin à ses jours, comme il l'avait plus ou moins annoncé dans La nuit sera calme.
A l'époque il n'y avait pas de viagra. Eût-il existé, nous aurions peut-être eu encore bien d'autres livres.
C'est bien la première fois que je me prends à regretter que le viagra n'ait pas été inventé plus tôt...

Je n'en dirai pas plus sur ce que j'ai vu dans cette exposition, dommage, c'est demain le dernier jour, et je me suis laissé dire que Diego n'était pas commode avec les droits d'auteur. Sachez seulement qu'il y a des inédits, et qu'ils le resteront encore longtemps...

En attendant je me suis rabattue sur la boutique, où je fus bien aise de trouver la biographie américaine dont j'ai découvert récemment l'existence, en plus d'une foule de nouveaux ouvrages pour ma collection. Voici donc un complément de bibliographie pour les obsédés comme moi...