samedi 26 février 2011

Le printemps des peuples

Il m'arrive souvent de faire des parallèles hasardeux ou des rapprochements oiseux qui provoquent chez mes interlocuteurs un ennui poli ou au pire un regard angoissé qui signifie : Mais de quoi elle parle ???
C'est pourquoi je ne peux dissimuler ma satisfaction lorsque d'autres, particulièrement des journalistes qui sont payés pour ça, expriment des idées qui me viennent le matin sous la douche, et que je garde pour moi.*

Révolution tunisienne. Crédit Photo AFP/Fethi Bel Aida
Or donc je jubilai en lisant dans le Time Magazine du 28 février un article de Fareed Zakaria dont je traduis ici tout de go le début.

"L'année des révolutions commença en janvier, dans un petit pays de peu d'importance. Puis la rébellion se propagea au plus grand et plus puissant Etat de la région, renversant un régime qui semblait bien enraciné. Les effets furent de grande envergure. L'air se remplit de cris de liberté. Des manifestations de rue apparurent partout, remettant en cause le pouvoir des autocrates et des monarques, qui observaient depuis leurs palais, envahis par la crainte.

Cette description pourrait être celle des événements en Tunisie et en Egypte où les révolutions pacifiques ont inspiré et galvanisé les peuples à travers le moyen-orient.**

En fait, elle se réfère à des soulèvements populaires survenus 162 ans plus tôt, qui commencèrent en Sicile et en France. Les révolutions de 1848, comme elles furent appelées, étaient remarquablement similaires à ce qui se passe en ce moment même au moyen-orient. (Elles furent surnommées le printemps des peuples par les historiens de l'époque.) En toile de fond se trouvaient, comme aujourd'hui, la récession économique et la hausse des prix des produits alimentaires. Les monarchies étaient vieilles et sclérosées. Les jeunes étaient à l'avant-garde. De nouvelles technologies (la diffusion de masse de la presse écrite !) permettaient [pour la première fois] d'informer les foules."

Notons que le printemps des peuples naquit en réalité en novembre 1847 en Suisse, seul endroit d'ailleurs où il aboutit à une constitution démocratique en 1848.

Les monarques et aristocrates européens accaparent les richesses et se soucient peu de la crise économique. Les salaires des ouvriers payés à la journée baissent. Avec la hausse des prix, ils suffisent à peine à acheter un bout de pain par jour. En 1848, plus de la moitié des ouvriers parisiens est au chômage, et meurt tout simplement de faim. Les provinciaux affluent à Paris à la recherche d'un travail qu'ils ne trouvent pas.

Pendant ce temps, la famine fait un million (un million !) de morts et deux millions de réfugiés en Irlande.
Karl Marx publie à Londres le Manifeste du Parti Communiste.

A Paris, les étudiants et les ouvriers se rassemblent place de la Madeleine le 22 février 1848, à l'appel du journal Le National, pour protester contre l'interdiction par le Préfet de Police d'un banquet révolutionnaire (voir Le banquet révolutionnaire de Château Rouge). Après trois jours d'émeutes, au cours desquels la Garde Nationale prend peu à peu le parti du peuple, le Roi Louis-Philippe d'Orléans est contraint à l'exil. Un gouvernement provisoire républicain est proclamé le 25 février au Palais-Bourbon.

Barricade rue Soufflot en 1848, peinture de Horace Vernet
Tout cela est bel et bon, mais le peuple de Paris a déjà fait deux révolutions, il a obtenu il n'y a pas si longtemps, en 1830, une monarchie parlementaire, et il se trouve toujours dans la même mouise. Il a des députés d'extrême gauche, d'innombrables journaux, des étudiants et des intellectuels engagés, et il sait ce qu'il veut : la république sociale.

C'est là que ça devient délicat. Le Gouvernement provisoire (Lamartine, Arago, Ledru-Rollin, Louis Blanc ça vous dit quelque chose ?) est douloureusement conscient que sa priorité est de donner du travail au peuple.
Louis Blanc a réclamé en vain la création d'un véritable ministère du travail. Pour le calmer, on le charge de diriger la Commission du Luxembourg où économistes libéraux, théoriciens socialistes et délégués des ouvriers parisiens travaillent à un Plan d'organisation du travail. Le droit au travail*** a été proclamé dès le 25, sous la pression de la rue. Le 26 février, on décide la création des ateliers nationaux.

L'aventure des ateliers nationaux se lit comme une lente agonie.
Au départ les ouvriers chômeurs doivent se rendre à la mairie de leur arrondissement (Paris en compte alors 12) avec un certificat du propriétaire ou du logeur de leur garni qui garantit leur domicile à Paris ou dans le département de la Seine. Ce certificat visé par le commissaire de police du quartier est échangé contre un bulletin d'admission aux Ateliers nationaux. Mais les mairies sont débordées par l'afflux des chômeurs, dont le nombre passe de 6 000 le 15 mars, à 30 000 le 30 mars, puis à 64 000 le 16 avril pour culminer à 117 000 le 30 avril.

Ouvriers (et ouvrières) des ateliers nationaux
Les chômeurs sont employés à de grands travaux publics de terrassement et de chemins de fer, bien que la moitié seulement soient des ouvriers du bâtiment. Les ateliers nationaux sont organisés militairement.
Le simple ouvrier perçoit 2 francs par jour de travail, l'escouadier 2,50 francs, le brigadier 3 francs, le lieutenant 4 francs. Comme il est impossible d'employer tous les jours les ouvriers (on estime à un jour sur quatre le travail effectif) une indemnité d'inactivité de 1,50 franc est versée, soit une réduction de 50 centimes sur la paye ordinaire. Dès le 17 mars, en raison du gonflement considérable des effectifs, on réduit encore de 50 centimes l'indemnité et la paye du dimanche est supprimée. A ce moment la livre de pain coûte en moyenne 35 centimes.

Au bout d'un mois, on emploie les ouvriers des ateliers nationaux sur les boulevards à dessoucher les arbres abattus par les révolutionnaires, ou à ne rien faire du tout. Les bourgeois sont choqués de voir cette racaille "payée à ne rien faire". En passant, les ateliers nationaux et la relative aide médicale et sociale institués par le gouvernement provisoire ont attiré à Paris les pauvres de province et de l'étranger. Ceci a motivé le vote de la première loi sur la réglementation de la main d'oeuvre étrangère, réservant le droit au travail aux Français, concept promis à un bel avenir.

Le gouvernement provisoire a duré 40 jours. Il a aboli la peine de mort pour des motifs politiques, l'esclavage, les châtiments corporels, la contrainte par corps, la prison pour dettes. Il a organisé en moins d'un mois les premières élections au suffrage universel (masculin) de l'histoire. Les nouveaux électeurs de province ont pris peur, et/ou votent comme leur bon maître leur dit. Les élections du 23 avril donnent la majorité aux républicains modérés et aux monarchistes qui avancent masqués. Auguste Blanqui et Raspail perdent leur siège. Louis Blanc est exclu du gouvernement. La république sociale est morte dans l'oeuf.

Bien entendu, la  république bourgeoise**** ferme les ateliers nationaux le 22 juin, provoquant une nouvelle insurrection populaire. Ce que la monarchie n'a pas su faire, la république y réussira : mater la révolution par une répression sanglante. Le bilan est estimé à entre 6000 et 8000 morts, 25000 arrestations, 11000 déportations en Algérie.

Cette seconde République finira elle-même en eau de boudin après l'élection au suffrage universel de Louis-Napoléon Bonaparte, qui rétablira l'Empire à la première occasion. Mais la monarchie, elle, fut définitivement éliminée en France, en tous cas aux dernières nouvelles.

Moralité : il faut vingt minutes pour changer de régime politique et rétablir les libertés publiques, vingt jours pour élire une assemblée constituante au suffrage universel. Ce qui n'est déjà pas si mal. Mais il faut vingt ans d'une politique très intelligente, et si possible honnête, pour sortir des millions de citoyens de la pauvreté. Le Brésil l'a fait, et pourvu que ça dure.
Alors, vive la Sociale, et bon courage, camarades...

Notes :
*car chat échaudé craint le connard qui l'a foutu dans l'eau bouillante...
** par ici on a du mal à voir la Tunisie comme un pays du "moyen-orient", mais les Etatsuniens étant très à l'ouest, tout leur paraît oriental.
*** "Le gouvernement provisoire de la République s'engage à garantir l'existence des ouvriers par le travail. Il s'engage à garantir du travail à tous les citoyens. Il reconnaît que les ouvriers doivent s'associer entre eux pour jouir du bénéfice légitime de leur travail." Décret du 25 février 1848.
**** "République sociale" et "République bourgeoise" ne sont pas des termes qui trahissent un marxisme rampant, c'est le vocabulaire de l'époque.

Sources : Why There's No Turning Back in the Middle East By Fareed Zakaria
Maurizio Gribaudi, Michèle Riot-Sarcey : 1848, la révolution oubliée. Ed. La Découverte, 2009

dimanche 20 février 2011

Extinction massive suite

Des nouvelles de l'extinction massive aux Etats-Unis. Après la suite de Romain Gary, je trouve que mes articles ont une fâcheuse tendance à se transformer en feuilletons...

Anyway, c'était juste pour rapporter l'annonce de la faillite de Borders, l'autre grosse chaîne de librairies grand public des Etats-Unis, avec Barnes and Noble.

THE WASHINGTON POST

End of chapter for Borders bookseller

Saturday, February 19, 2011; 5:34 PM

"Borders Group filed for Chapter 11 bankruptcy protection after failing to secure new financing. The company could not overcome twin issues of the drag in consumer spending and the rise of fierce competition from online merchants such as Amazon. The operator of Borders and Waldenbooks owes millions of dollars to major book imprints.

The company, which has shuttered hundreds of stores in its effort to right itself, plans to close another 30 percent of its outlets across the nation. It hopes to emerge from Chapter 11 with new focus on e-books and products other than books. A $505 million dollar loan from GE Capital will fund its operations - with 17,500 employees - while it reorganizes."



Je ne comprends pas bien comment une librairie peut se concentrer sur les e-books sans devenir Amazon.com, mais enfin. Quant aux "produits autres que les livres", je propose les déguisements d'Halloween, les glaces à la crême (low fat), les armes de poing, les boissons énergisantes, les smartphones, les vêtements pour chien...


Mais ne soyons pas cruels... L'ironie de l'affaire c'est que le décollage laborieux de Amazon est légendaire dans l'histoire du net-business. La société a vendu son premier livre en 1995, et bien qu'elle ait été cotée en bourse dès 1997, elle n'a dégagé ses premiers bénéfices qu'en 2001, donnant des palpitations aux investisseurs et à Jeff Bezos pendant tout ce temps.
Mais maintenant que j'y pense, Amazon vend aujourd'hui de la musique, des logiciels, des jeux vidéos, de l'électronique, des vêtements, des meubles, de l'alimentation, des jouets...


Allons, pour se remonter le moral, admirons la Librairie El Ateneo de Buenos Aires.





Et je ne suis pas la seule à parler d'extinction : 
un article de Examiner.com Washington DC de 2009, Are bookstores dead ? 

dimanche 13 février 2011

Romain Gary : complément d'enquête


Nous avons établi naguère que Romain Gary n'avait pas tout dit au sujet de l'improbable Shatan Bogat, alias René Deville.
Ô miracle ! Une bonne âme anonyme s'est penchée sur mon blog pour me repêcher du marigot de l'ignorance empli de la fange du doute où je pataugeais jusqu'alors.
Il ressort de ce témoignage que, contrairement à ce que j'avais hâtivement prétendu, il existe bien une première édition des Têtes de Stéphanie chez Gallimard (achevée d'imprimer le 3 mai 1974 pour être précis), dont l'auteur est Shatan Bogat, sans aucune allusion à Romain Gary.
Shatan Bogat est donc un véritable pseudonyme, si l'on peut dire, même s'il n'a pas duré très longtemps.

En cherchant bien dans la biographie de Gary par Myriam Anissimov, on peut effectivement reconstituer l'affaire.
Citons de longs passages de cet ouvrage : 


"Pendant l'été 71, alors qu'il travaillait sur Europa, Romain Gary avait eu l'idée d'écrire un roman d'aventures sous un nouveau pseudonyme. Deux raisons l'y poussaient. Comme il avait un statut officiel de résident en Suisse, il voulait faire établir son contrat de telle manière que ses droits d'auteur fussent versés dans ce pays dont la fiscalité était plus avantageuse que celle de la France. D'autre part, il voulait tester la vigilance de la critique qui portait depuis plusieurs années une attention condescendante à son oeuvre. (...)

Le 3 décembre 1971, Me Junod, l'avocat genevois de Gary, rappela aux éditions Gallimard qu'il avait soumis le 12 août à leur comité de lecture le manuscrit du roman intitulé Les têtes de Stéphanie, dont l'auteur, Shatan Bogat, était un de ses clients et lui avait donné pleins pouvoirs pour négocier un contrat. Le livre était écrit en anglais et portait le titre Emily's Heads. Quelques jours plus tard, Gary lui substitua Stephanie's Heads. (...) Shatan Bogat signifie en russe Satan le Riche. Ainsi avançait-il sous le masque de celui qui récolterait les fruits de sa supercherie. [Ce n'est pas tout à fait vrai : Wiktionnaire nous apprend que Sheïtan signifie Satan en arabe et Bogat signifie riche en roumain et en slovène. NDLR](...)

La convention fut paraphée le 10 février 1972. (...) La traduction de Stephanie's Heads fut remise à Shatan Bogat le 26 février 1973. Paule du Bouchet, qui avait contrôlé [le travail de Pauline Verdun], trouva qu'il exigeait un certain nombre de retouches. Mais Robert Gallimard, sachant quel usage en ferait Gary, décida de le lui envoyer tel qu'il était. Il ne se trompait pas. Fin mars, Charles-André Junod informait Gallimard que son client avait réécrit le livre, car il trouvait que son premier texte n'était pas assez vivant. Il se chargeait de faire effectuer à ses frais une nouvelle traduction par un 'professeur de français (bien entendu fictif) vivant à Sydney' !

Shatan Bogat acheva la réécriture de son livre le 28 septembre 1973. L'avocat genevois l'envoya à Robert Gallimard, alors que Gary habitait à quelques dizaines de mètres de là. (...) Gary avait fait écrire sur la jaquette que la traduction des Têtes de Stéphanie était l'oeuvre de Françoise Lovat. Ce roman avait un auteur et un traducteur fictifs."

Gary dans sa maison à Majorque au début des années 70.
Il ressort de tout ça que Gary écrit à une vitesse impressionnante. S'il "conçoit l'idée" à l'été 1971 et fait remettre le manuscrit le 12 août de la même année, cela laisse quelques jours ou quelques semaines au plus pour l'écrire. Autant que l'on puisse l'établir par recoupements, Gary a écrit entre 1971 et 1974 Europa, Les Têtes de Stéphanie (plusieurs fois !), Les Enchanteurs, The Gasp, la version originale anglaise de Charge d'âme, le scénario du film Kill !La nuit sera calme, et Gros-Câlin.

Notons en passant que La nuit sera calme est également une supercherie, puisque, présenté comme un recueil d'entretiens avec François Bondy, le livre est en réalité entièrement écrit par Gary. Mais François Bondy, qui existe vraiment, était complice.

Durant cette période, Gary est (ou se croit) chroniquement en manque d'argent. En 1974, il se plaint de n'avoir qu'un million de francs suisses à la banque... Il a deux ex-femmes, une cousine malade à sa charge, d'innombrables maîtresses et quatre maisons. Il écrit comme un forcené, menace périodiquement Gallimard de changer d'éditeur pour obtenir plus d'à-valoir, de mensualités, de prêts. En écrivant lui-même les versions anglaise et française de ses livres, il retient les droits de traduction. Et bien sûr, il évite autant que possible de payer des impôts.

Pour revenir aux Têtes de Stéphanie, on peut remarquer que la scène la plus étrange du roman est celle où Stéphanie se réveille dans un avion pour découvrir tous les passagers décapités. Elle se demande d'abord s'il s'agit d'un cauchemar, ou si elle hallucine après avoir été droguée. 
En 1970, Jean Seberg avait passé une année horrifique. Après une tentative de suicide, elle avait accouché d'une enfant mort-née et sombré dans la folie. Dans l'avion qu'elle prit de Zurich pour se rendre à l'enterrement de sa fille aux Etats-Unis, elle eut une crise de démence et sortit nue des toilettes en hurlant que l'avion avait été détourné et qu'on voulait la tuer. Elle fut internée plusieurs fois à Paris et finit par être stabilisée fin 1970 après l'intervention de Gary.

Quoiqu'il en soit, les Têtes de Stéphanie reçoivent en 1974 un assez bon accueil, mais Romain Gary est déçu que certains critiques qui connaissent bien son oeuvre ne l'aient pas reconnu.
On peut même parler de festival de conneries de la part des journalistes littéraires, si vous voulez mon avis.

Gary a écrit pour la jaquette intérieure du livre une biographie tout à fait fantaisiste de Shatan Bogat, qui mérite d'être rapportée (verbatim y compris la ponctuation erratique) comme un petit joyau de l'anecdote littéraire : 
"Fils d'un émigré turc, Shatan Bogat est né aux Etats-Unis, dans l'Oregon, il y a trente-neuf ans. Après avoir fait des études d'ingénieur, il a servi pendant quatre ans dans la marine américaine, puis fait du journalisme sur la côte Ouest avant de s'installer aux Indes, où il dirige une compagnie de pêche et de transport maritime dans l'océan indien et le golfe Persique.
Particulièrement hostile à tout ce qui a trait au commerce des armes sous toutes ses formes, Shatan Bogat a beaucoup écrit sur ce sujet, et en particulier un roman, Seven Years in Fire ainsi qu'un reportage sur le trafic international de l'or et des armements, qui lui a valu, en 1970, le prix Dakkan."

Cette biographie est reprise par Gallimard dans un communiqué de presse annonçant la parution du livre, et gobée tout rond par tous les journalistes. Shatan Bogat a un nom qui certes sonne vaguement turc mais personne ne s'aperçoit que ce n'en est pas. Est-ce par provocation que Gary a donné à Bogat une carrière dans le journalisme, et même un prix, aussi imaginaire que le reste, pour un reportage ? C'est possible, mais dans ce cas personne n'y a cédé. Certes il n'y avait pas l'internet à l'époque, mais quand même, une carrière de journaliste en Californie ? Un prix de journalisme ? Un roman publié aux Etats-Unis ? Il n'y avait pas l'ISBN, mais on pouvait demander à un collègue étatsunien de consulter les catalogues de la bibliothèque du Congrès, ou les dictionnaires de publications disponibles ou épuisées...

Dans une autre biographie que j'ai découverte récemment, "Romain Gary, The Man Who Sold His Shadow", publiée aux Etats-Unis en 2002, un certain Ralph W. Schoolcraft cite des articles de l'époque et remarque judicieusement qu'ils fondent leur analyse de l'oeuvre littéraire sur la figure d'un auteur qui est tout aussi stéréotypé que les personnages que l'on trouve habituellement dans ce genre de roman d'espionnage. Bogat devient même pêcheur d'éponges. Encore plus romanesque. 

La palme revient à France-Soir, qui écrit (je retraduis de l'anglais) que Bogat possède "un style 100% américain, à la fois explosif et décontracté, mais avec une maîtrise de la couleur locale du golfe Persique qui ne vient pas de l'oeil d'un touriste."
Bien vu l'aveugle : ayant rédigé un récit de voyage au Yémen en feuilleton pour... France-Soir en 1970, Les trésors de la mer rouge, "Gary possédait une connaissance du golfe Persique qui était précisément celle d'un touriste" !

En réalité, le seul détail qui mit vaguement la puce à l'oreille de quelques critiques, c'est la publication par Gallimard du roman dans une belle édition hors collection, plutôt que dans la Série Noire, comme il siérait (ou aurait sis) à un jeune auteur. D'autant plus que pour être noir, c'était noir.

Seul le jeune Jean-Claude Zylberstein, responsable des romans étrangers chez Juillard, écrivit dans le Nouvel Observateur du 8 mai 1974 : "Bogat est un maître. Mais lequel ? C'est aussi un mystère."
Gary crut que Zylberstein l'avait démasqué. Zylberstein lui-même raconta plus tard à Myriam Anissimov qu'en fait il s'était seulement douté qu'il ne s'agissait ni d'un premier roman ni d'une traduction.  

Wishful thinking ou prétexte de la part de Romain Gary, cet épisode le décida à révéler son identité. C'est surtout que Shatan Bogat, contrairement à Emile Ajar un peu plus tard, vendait moins que Romain Gary, et Claude Gallimard n'était pas content. La révélation du véritable auteur des Têtes de Stéphanie le 20 juin 1974 ne fit pas non plus grand bruit. Mais enfin la seconde édition de juillet 74 parut, sur la suggestion de Gary, avec sur la couverture un timbre à son effigie, comme j'ai narré précédemment.

Ce qui fait que je viens de consacrer deux longs articles à un personnage dont la vie littéraire a duré exactement 48 jours. C'est peut-être un record. Si d'aucuns trouvent que mes enquêtes littéraires relèvent de la tétrapilectomie, ils ont raison...

Enfin je m'avise un peu tard que l'on célèbre en ce moment même en France le trentenaire (?) de la mort de Romain Gary, avec notamment une exposition au Musée des lettres zet manuscrits, 222 boulevard Saint-Germain, central, heureusement prolongée jusqu'au 3 avril 2011. Je m'y ruerai aussitôt que possible, et si je trouve là-bas d'autres détails croustillants, je n'hésiterai pas à remettre une couche de Romain Gary...

lundi 10 janvier 2011

Physique de la Comtesse

Au sein du CEA, Commissariat à l"Energie Atomique, que l'on ne présente plus, se trouve une noble institution qui s'appelle l'Institut de Recherche sur les Lois Fondamentales de l'Univers, ou IRFU pour faire moins impressionnant.


A l'IRFU travaillent, well, des physiciens, on suppose, ingénieurs et chercheurs qui m'inspirent le plus profond respect et une admiration craintive. On peut difficilement trouver des gens qui ont des préoccupations plus élevées, ou profondes, suivant le point de vue auquel on se place (astronomique ou quantique, en l'occurrence).

Maintenant laissez-moi vous présenter M. Joël Martin. Avec un nom pareil, pas difficile de maintenir une discrétion de bon aloi sur le net. M. Martin, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, est ingénieur en physique nucléaire et travaille à l'IRFU. Il a un petit peu un crâne d'oeuf, il a une belle cravate bleue, et vu comme ça sans être rencardé on lui achèterait presque une assurance-vie... (Si c'est bien lui, car avec internet on ne sait jamais.)

Tout change lorsque nous lisons sa bibliographie :

  • Le petit livre des contrepèteriesvol. 3, First, 2010
  • Le contrepet témoin de son temps, First, 2008
  • Le petit livre des contrepèteriesvol. 2, First, 2007
  • La contrepèterie, P.U.F., coll. « Que sais-je ? », 2005
  • Le petit livre des contrepèteriesvol. 1, First, 2005
  • La bible du contrepet, R. Laffont, coll. « Bouquins », 2003
  • Sur l'album de la Comtesse, Albin Michel, 1997
  • Le dico de la contrepèterie, Seuil, 1997
  • Le contrepêtisier, Presses de la Cité, coll. « Hors collection », 1992
  • Sur l'album de la Comtesse (1979-1987), Albin Michel, 1988
  • Manuel de contrepet, Albin Michel, 1986

Oui, vous l'avez reconnu, Joël Martin n'est autre que le rédacteur de l'Album de la Comtesse au Canard Enchaîné, et ceci depuis plus de 25 ans. Comme il a écrit à la fois le manuel, le dictionnaire, la bible et le Que-sais-je ? sur la contrepèterie, on peut en toute sécurité affirmer qu'il est le premier et seul spécialiste en France de l'art de décaler les sons.

Wikipédia, qui nous renseigne sur tout ce qui existe, sans compter une partie de ce qui n'existe pas, nous apprend que, de plus, il est clarinettiste à l'AFREUBO, Association Filharmonique (sic) des Résidants et Etudiants des Ulis, Bures et Orsay. L'AFREUBO existe en effet, et c'est une harmonie, pour ne pas dire une fanfare, comme en témoigne son logo.

En réalité, la carrière de chercheur fondamental de Joël Martin s'est arrêtée, d'après ses propres dires, avec celle de l'accélérateur linéaire de Saclay en 1990, et il se consacre depuis à la vulgarisation scientifique.
Il écrit des articles dans la revue ScintillationS, qui se propose de présenter et faire comprendre le travail de l'IRFU, noble ambition.

On ne peut évidemment pas s'empêcher d'imaginer que le lecteur de ScintillationS, attelé à la compréhension de l'interaction quark-gluon par exemple, voit sa concentration mise à mal par l'idée que quelque contrepet puisse se cacher dans le texte ! C'est horrible !
Rien de plus perturbant en effet qu'une phrase qui ressemble à une contrepèterie sans en être une.  (Par exemple dans cet article il n'y en a pas, ou à peine une ou deux...) Ca détourne tellement l'attention  que vous ne pourriez même pas saisir le sens de la liste des courses, sans parler de physique quantique.
Et en plus, le pire, c'est qu'il y en a !
Des contrepèteries.
Dans ScintillationS.
Damnation.

Certes elles sont gentillettes et pas trop obscènes mais enfin l'un de ses articles s'appelle : "Un beau message spatial." Comment pénétrer les Lois Fondamentales de l'Univers dans ces conditions ?
Je pose la question.
Et aussi une autre question : à quand les Lois Fondamentales du Contrepet ?

Pour finir en restant dans le ton, une équation simple : Physicien + contrepéteur + fanfaron = total respect M. Martin !

jeudi 6 janvier 2011

Parlez-vous geek ?

D'aucun, et même plusieurs, m'ont déjà appelée geekette (voir Wiki/Geek), mot d'une remarquable laideur. Mais je ne me fais guère d'illuses, car si je passe facilement pour un as de l'informatique auprès des plus de 70 ans, certainement je ne touche pas une bille comparée à n'importe quel élève de quatrième, ou du moins le supposé-je, car je n'en fréquente pas beaucoup.

C'est ainsi que je tombai sur ce papier dans owni : (R)évolution de la langue grâce au clavier : l'hybridation des codes, dans lequel j'ai appris des tas de choses passionnantes (sans vouloir faire de la publicité pour owni.fr, qui est mon ami depuis qu'il a publié l'un de mes articles.)

Je me propose donc de le recopier et paraphraser abondamment, en toute amitié, et aussi d'en pomper les illustrations qui sont excellentes, dans une tentative de classification des signes, codes et manies les plus courants qui entravent la compréhension du béotien qui s'aventure sur le net.

Les acronymes :
Contrairement à tous les autres codes qui m'agacent prodigieusement, moi qui m'efforce de m'exprimer dans la langue de Proust en toutes circonstances, y compris dans les SMS, j'aime les acronymes, so sue me.

Tout le monde connait LOL, laughing out loud, ou mdr, mort de rire en français, qui présente à mon avis l'inconvénient de contenir les mêmes consonnes que merde, raison peut-être de son manque de succès. LOL a sombré définitivement dans la ringardise à cause de sa surutilisation et de Sophie Marceau. Il existe des tentatives de sortir du LOL, comme ROTFL, rolling on the floor laughing, LMAO, laughing my ass off, et PTDR, pêté de rire.

La plupart connaissent aussi OMG, WTF, STFU : Oh my god, What the fuck, Shut the fuck up, en bon français Bonté divine ! Qu'est-ce à dire ? et Ta gueule. Au chapitre des gros mots, les Français ont contribué avec OSEF, on s'en fout, et VDM, vie de merde, popularisé par le site éponyme, seul acronyme français qui parvient à être plus concis que son fameux équivalent anglais : LABATYD, life is a bitch, and then you die.

Plus utile : NSFW, not safe for work. Mention à prendre en considération avant d'ouvrir un site qui a toutes les chances de contenir des femmes (ou hommes) à poil et autre contenu compromettant.

Les admin, véritables administrateurs de réseau, ou figurativement caïds de l'informatique, ont plein de manières subtiles de véhiculer leur mépris face à l'incompétence et la stupidité des utilisateurs. BKAC : between keyboard and chair, c'est-à-dire le problème est assis devant l'écran, c'est l'humain qui déconne et non pas la machine.
Mon préféré : RTFM, read the fucking manual.
Dans le même esprit "Google est ton ami" signifie que tu pourrais trouver la réponse en trente secondes sur Google au lieu de me faire perdre mon temps. Il est vrai que je dis souvent "ask Google".

Bref, pour en savoir plus, 861.642 acronymes et leur signification en anglais sur all-acronyms.com.

Les smileys : Je déteste particulièrement les smileys. Mis à part les ronds jaunes fournis par skype et autres messageries, les smileys effectués au clavier se sont répandus avec ICQ (que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître) et ont envahi les sms au point de mériter le nom français grotesque d'émoticônes.
Les plus répandus sont :) content, :( pas content
;) clin d'oeil, :-0 étonné, etc. Je vais pas vous faire mille dessins.

Si vous tenez absolument à ces petits crobars puérils, je conseillerais d'utiliser plutôt les kao moji, même chose mais japonais. Ils ont l'avantage de l'exotisme et d'être verticaux, ce qui évite de se tordre le cou pour essayer de comprendre. \o/ youpi, victoire.
T_T je suis triste, ^_^ ou simplement ^ ^ je rigole.  (>_<) en colère.  (^_~) clin d'oeil.
Tout savoir et plus sur le sujet avec http://en.wikipedia.org/wiki/Kaomoji et http://en.wikipedia.org/wiki/List_of_emoticons.

Le twitter :
Même sans avoir jamais mis les pieds dans Twitter vous risquez de rencontrer des termes propres à ce site qui débordent  notamment sur facebook, voire dans les mails et blogs.
@ : facile à comprendre d'autant plus que arobase se dit aussi at en anglais. @Josyane : pour Josyane. Couramment utilisé dans les forums et commentaires, pour trier les interlocuteurs dans le thread, le fil de la discussion.

# : hashtag. Collé devant un mot ou une expression, sert à désigner ce mot comme #mot-clé dans un tweet. Devenue une manie envahissante partout pour souligner, insister, résumer, cataloguer etc.
Une défense du hashtag dans l'article cité plus haut : "Ca peut sembler être une lubie de technophile hyperconnecté, geek et autre nerd, mais introduire des #hashtags, ces marqueurs contextuels de Twitter, dans un courrier électronique pour donner une information supplémentaire n’est pas si étrange. C’est aussi un moyen d’attirer l’attention sur une notion en particulier, ou de dire dans quel(s) cadre(s) on doit comprendre la phrase en question. Le fameux #fail indiquant un échec manifeste est devenu un classique du genre. Oups, on n’avait pas rendez-vous il y a une heure ? #fail indique que l’on est conscient de sa boulette, c’est même un mea culpa en règle."

RT : Retweet. Facile à comprendre aussi car il pourrait aussi bien signifier router ou retransmettre. Pues eso. Transférer.

DM : Direct Message. En passe de remplacer FYEO, for your eyes only, plus vieux que James Bond. Message adressé sur Twitter à une seule personne, que les autres abonnés ne peuvent pas voir.

Le SMS style, ou même SMS staïle.
Semble universellement honni par les geeks, qui n'ont vraisemblablement pas de temps à perdre au téléphone.

Au delà de l'écriture phonétique, du remplacement de certaines syllabes par des lettres ou des chiffres, chose vieille comme le monde en anglais (par exemple IOU, I owe you, reconnaissance de dette, remonterait à 1610), le SMS style a certaines spécificités dues au clavier du téléphone.  Il peut remplacer un mot par un équivalent phonétique comprenant autant de caractères mais plus rapides d'accès : « moi » devient « mwa » car M, W et A sont les lettres apparaissant en priorité en appuyant sur les touches correspondantes, alors que O et I sont troisièmes. Il faut donc appuyer sur trois touches pour écrire « mwa », contre sept et une pause pour « moi ». Je trouve ça intéressant, mwa, je c pa vou... A part ça, pas grand chose de créatif à retenir en français, à part le spectaculaire A12C4...

Jeux vidéo :
Sujet que je vais à peine effleurer car je n'y connais strictement rien, et pour moi wow signifie toujours ouahou c'est super, et pas World of Warcraft. J'ai retenu GGA, good game all, bien ouéj en bon français, qui sert à congratuler tous les membres de n'importe quel groupe, le joli OOM, out of mana, dépourvu d'énergie, ou d'argent, fatigué, à plat, ou fauché, et le mystérieux pwn3d (voir fig. 1) qui a toute une histoire. Owned signifie possédé, non pas dans le sens biblique mais dans le sens de tu m'as eu, je suis bien attrapé. Certains ont semi-francisé en "ouned". Pwned c'est la même chose, avec une faute de frappe qui est passée dans l'usage, le P étant à côté du O, et suivant le principe que plus c'est incompréhensible par les non initiés, mieux c'est. Enfin il est devenu Pwn3d par application de leet, on va y venir.


Le leet speak, ou 1337 5|*34|<
Chose à peu près inutile inventée par des vrais nerds arrogants qui n'ont rien d'autre à foutre (par définition, remarquez) et qui pourraient avoir pour seule excuse de devoir se parler entre eux alors qu'ils sont des hackers recherchés par toutes les polices, autrement je vois pas.
Code qui consiste à remplacer chaque lettre par un groupe de signes qui lui ressemble de près ou de (très) loin. En général le E par 3, le A par 4 et le S par 5 sont un bon début.

Regardez le sens de cette phrase disparaitre inexorablement.
2eg4rdez 1e 5en5 )e ce77e ph24se di5p4r41tre ine><0r4blem3nt
239/-\2)3-/_ 13 53/\/5 )3 [3773 1=2453 )15I°4241723 1/V3><0248I_3IvI3/1/7

Oui, c'est horrible. Ca sert aussi à contourner les anti-spams pour essayer de vous vendre du vi4gr4, par exemple. Une belle vacherie, dans l'ensemble. Un terme assez fréquent est pr0n pour porn.
Les hackers ont bien entendu toute une culture qui leur est propre et un vocabulaire d'où ont émergé warez, que les frenchies prononcent ouaraise alors qu'il s'agit de l'abréviation par aphérèse (dont j'ai déjà parlé ici) du pluriel de fantaisie de software, qui désignait des programmes trafiqués ou piratés, et HAXOR pour hacker, ROXOR pour rocker, un mec génial, et FUXOR, SUXOR, vous avez compris le principe.

+1 : En réponse à une proposition ou affirmation quelconque, signifie qu'on est d'accord, qu'on se joint. En gros : moi aussi. Phénomène intéressant parce qu'il a donné le verbe plussoyer, qui mérite par son élégance de rentrer dans le dictionnaire.

Le html :
C'est trop dur. Une fois de plus je me promets ici d'apprendre un jour le html, pendant ma retraite peut-être.
Un seul et joli exemple toujours dans l'article dont auquel :
"On peut voir des morceaux de code HTML jusque… dans des manifestations contre la guerre en Irak ! Ici, la fin de la division "war", sous-entendu Arrêtons la guerre."

Comme quoi on peut être geek et bleeding-heart liberal, comme disent les faucons ricains, et fiers de l'être, en plus....

dimanche 26 décembre 2010

Chroniques arctiques : le Pizzly

C'est la pagaille chez les ours. Ca, vous le savez déjà, depuis le temps qu'on vous montre des ours polaires piteusement perchés sur des bouts de glace tout rongés par le global warming.
Cependant les ours ne se contentent pas de poser pour le WWF, ils arpentent le Grand Nord à la recherche de leur pitance, d'un terrain viabilisé, d'un peu de fraîcheur, et plus si affinités.

Mais commençons par le début : le 26 avril 2006, un certain Jim Martell, après avoir allongé 45.000 dollars pour se munir d'un permis et d'un guide de chasse, eut la joie douteuse de tuer un ours polaire sur l'île de Banks, Territoires du Nord-Ouest, Canada.
Lorsqu'il présenta la dépouille mortelle aux autorités chargées de contrôler le résultat de ses déplorables efforts, celles-ci trouvèrent que son ours n'était pas tout à fait blanc, si je puis m'exprimer ainsi. Il avait des taches brunes autour des yeux, du nez et sur les pattes, invues chez les ours polaires, mais typiques des grizzlys.

La question avait son importance, car si la chasse à l'ours polaire est apparemment permise, la chasse au grizzly, elle, est passible d'une amende de 1000 dollars (canadiens) et jusqu'à un an de prison. On envoya donc promptement un poil de l'animal chez Wildlife Genetics International en Colombie Britannique, qui décréta qu'il s'agissait du fils d'un grizzly et d'une ourse polaire. L'histoire ne dit pas si Jim Martell a payé les frais d'analyse génétique, ou la moitié de l'amende. Ca va lui faire cher la descente de lit, à force.
L'histoire dit en revanche qu'après des mois de tergiversations et force polémiques au pays de Sarah Palin, l'ours lui a été rendu. Aux dernières nouvelles, il se ballade à travers les Etats-Unis avec son ours empaillé pour le montrer dans les hunting shows, histoire de rentabiliser l'aventure.

Jusqu'ici, rien de particulièrement excitant, car on sait depuis longtemps que les grizzlys et les ours polaires peuvent se reproduire en captivité.  Mais le 8 avril 2010, un chasseur autochtone du nom de David Kuptana, du modeste village de Ulukhaqtuuq (je préfère l'orthographe traditionnelle, si vous permettez) sur l'île voisine de Victoria tua un ours qui se révéla être le fils d'un grizzly et d'une mère elle même hybride d'ours blanc et de grizzly. Aha ! Ce qui prouve que non seulement les grizzlys et polaires peuvent se reproduire dans la nature, mais leurs enfants aussi.

Comment se fait-ce ? Christine Clisset, de Slate, s'est taillé un franc succès mérité sur le web en se lançant dans une explication détaillée de l'interfertilité. En principe, les différentes espèces ne se reproduisent pas entre elles "à cause de différences génétiques, physiologiques ou comportementales ; des changements dans le nombre ou la structure des chromosomes, des parties génitales de formes différentes, ou des époques ou rituels d'accouplements incompatibles."  OK, Christine, honey, we get the picture.
Par exemple, votre jument a 64 chromosomes, alors que votre âne n'en a que 62, voila pourquoi votre mule est stérile. En revanche, le grizzly et l'ours blanc, dont les populations ne seraient séparées que depuis environ 150.000 ans, ont des patrimoines génétiques plus proches même que celui des grizzlys avec d'autres ours bruns. Vous me suivez ?

Depuis les inuits nous affirment avoir vu maintes fois de ces ours hybrides que l'on prenait jusqu'ici pour des ours "blonds", ce que je trouve absolument délicieux. Il semble que contrairement à ce que voudrait la propagande, ce ne soit pas les ours polaires qui descendent de leur banquise rétrécissante, mais plutôt les grizzlys qui montent vers le nord. En tous cas, que ce soit chez toi ou chez moi, une nouvelle espèce pourrait apparaître, ce qui ne va pas sans donner du souci aux oursologues, qui ont observé que ces hybrides en captivité aiment les phoques, mais ne nagent pas si bien que ça. Notons que l'ours polaire a les pattes en partie palmées, alors que le grizzly a de longues griffes. Manquerait plus que l'ours blanc se mette à aimer les fruits des bois, alors qu'il ne sait pas grimper. Rien n'est simple.

Reste la question du nom. J'ai particulièrement apprécié l'intrépide incursion de Wikipedia (en anglais) dans la linguistique taxonomique.
En présence d'un animal hybride, la première réaction est d'utiliser ce qu'on appelle un mot-valise (en anglais c'est un autre objet, le portemanteau).  Comme le tigron pour le rejeton du tigre et du lion, qui lui est stérile, mais c'est une autre histoire. D'où le pizzly. Sympa mais un peu proche de la pizza à mon goût.

Là où ça se complique, c'est que par convention, tiens comme c'est étonnant, le mâle passe en premier dans la formation du nom, comme en Espagne, et donc, l'enfant d'un ours polaire et d'une grizzlie s'appellerait pizzly, alors que la progéniture d'un grizzly et d'une ourse polaire s'appellerait ours grolaire. Grolar bear en anglais, love that one. Ce qui fait que les cousins ne s'appellent pas pareils. Quant aux enfants du pizzly et de l'ourse grolaire, n'en parlons même pas.

Les experts de la conservation de la vie sauvage du Canada ont proposé "nanulak", formé avec les mots inuits pour l'ours polaire "nanuk", et pour le grizzly "aklak". Que cela ne vous donne pas des idées de prénom pour vos enfants, par pitié.

Une autre piste a été explorée par les zoologistes : en cherchant dans leurs vieilles fiches, ils ont trouvé un spécimen unique d'ours d'une espèce inconnue, répertorié en 1864 sous le nom d'"ours de MacFarlane", et qui pourrait bien être un pizzly. Ce dernier pourrait donc récupérer le nom scientifique dûment enregistré à l'époque dans le CINZ, le Code International de Nomenclature Zoologique : ursus inopinatus. Ce qui n'est pas mal non plus.

En résumé, le pizzly ne sait pas où il habite, ni quoi manger, et il ne sait même pas comment il s'appelle.
Pauvre bête...

Sources
http://en.wikipedia.org/wiki/Grizzly%E2%80%93polar_bear_hybrid

BBC Grizzlies encroach on polar bear territory :  http://news.bbc.co.uk/2/hi/science/nature/8531647.stm

Slate Pizzly bears : http://www.slate.com/id/2253332/
http://www.science20.com/fish_feet/rare_grizzly_polar_bear_hybrid_hunted
http://news.nationalgeographic.com/news/2006/05/polar-bears.html

samedi 11 décembre 2010

Noël virtuel

Personnellement je n'ai ni famille ni religion et le dernier qui m'a vue acheter un cadeau de Noël n'est pas jeune, c'est donc par pur altruisme que j'ai recherché pour vous des alternatives au foulard, au Prix Goncourt et à la boîte de chocolat...

Il m'est apparu que de nos jours nos maisons, appartements, studios, yourtes sont toujours trop petits et trop remplis de choses. Halte aux choses. Il faut arrêter d'en acheter, et d'en offrir. Si malgré tout vous persistez à vouloir participer au grand potlatch national et dépenser de l'argent, voici des cadeaux virtuels, élégants, amusants, voire utiles, et surtout qui ne prennent pas de place.

Autre avantage, les cadeaux virtuels s'achètent virtuellement par internet, depuis le confort douillet de votre salon, ce qui évite de passer un samedi de décembre dans les magasins, horresco referens.
D'un autre coté, être anglophone et muni d'un compte paypal, ça aide, mais bon, on n'a rien sans rien...

A Kiva gift certificate
Je commence par mon chouchou Kiva.org, site de micro-crédit, dont j'ai fait l'apologie enthousiaste en 2008 (voir Modern heroes).
On peut envoyer par mail une invitation à investir 25 dollars dans le commerce d'un quidam quelque part dans le monde. L'argent est remboursé, et on peut recommencer.
C'est donc un investissement durable, comme dit l'autre.

Un nom de domaine
La pub du site Give a.co explique que les noms de site de .com sont déjà tous pris et se revendent à prix d'or.
Le suffixe .co est né en juillet 2010, et il a apparemment du mal à prospérer puisqu'il fait des offres spéciales pour les fêtes. 35 $ pour le nom de domaine seul, 75 $ pour un pack "fabriquez votre website".
Songez à votre cousin qui s'appelle FabriceDurand128293@hotmail.com, alors qu'il pourrait s'appeler Moi@FabulousFab.co... Offrez des noms de domaines aux adolescents, ça boostera leur ego et garantira leur existence informatique, avec un peu de chance il apprendront le html au lieu de perdre leur temps sur facebook...

Un abonnement à Point de Vue
Oui, mais numérique.
Non ne riez pas votre grand-tante Marie-Appoline de La Motte-Beuvron n'est pas plus bête qu'une autre, elle sait très bien se servir de son ordinateur une fois qu'on lui a mis les icônes en grandeur maxi.
Elle aime beaucoup les histoires de rois et de princesses, mais comme elle ne jette rien, mieux vaut éviter l'abonnement papier...

Un certain nombre d'abonnements numériques sur discountpresse.com
17, 35 € les six numéros de Point de Vue, pas cher. Je m'aperçois à cette occasion que Point de Vue, autrefois célèbre sous le sobriquet "Coins de Rue Images Immondes" est devenu trimestriel. Splendeur et décadence...

Un film
Sur le site de touscoprod vous pouvez investir une somme modique (à partir de 9€ apparemment) ou pas dans la production d'un film, d'une vidéo ou d'un court-métrage.
Au pire l'heureux co-producteur sera invité à la première, ou au tournage, au mieux il sera remboursé, ou décuplera la mise (c'est arrivé une fois).

En attendant il pourra rêver qu'il est un requin d'Hollywood, un véritable player, c'est moins nauséabond que le gros cigare et moins onéreux que la piscine à débordement...



Un avion
L'association Aviation Sans Frontières lance une souscription pour acheter un nouvel avion. C'est un joli Cessna spacieux et costaud qui peut transporter du matériel médical et atterrir sur les pistes rustiques d'Afrique.
Pour 50€ (dont 66% déductibles des impôts) ASF vous donne un certificat purement virtuel pour votre part d'avion.
L'un des souscripteurs sera tiré au sort pour accompagner les volontaires d'ASF dans l'une de leurs missions en République Démocratique du Congo, histoire de vérifier que l'avion, lui, n'est pas virtuel. Mais si vous estimez que ce n'est pas un cadeau d'essayer d'envoyer vos amis à Kinshasa, je peux le comprendre, je suppose que l'on peut renoncer au bénéfice de la loterie...

La lune
Carrément.
Le site délicieusement rétro de l'Agence terrestre de propriétés lunaires vend des terrains sur la lune à partir de 13€ l'acre. Je la remercie d'ailleurs car j'apprends enfin qu'une acre fait 4047 m², chose que je n'ai jamais sue et n'ai jamais pris la peine de vérifier jusqu'à maintenant.
Pour la mer de la Tranquillité c'est plus cher (23,99€), car le site est plus pittoresque et plus proche du heu... de l'aluniport.
Je cite : "Votre package propriété contient également un titre de droit superbement parcheminé, une photo satellite de la propriété ainsi qu'un relevé d'informations contenant le détail géographique de votre région."
Quitte à être dans la lune, autant être maître chez soi, moi je dis...

vendredi 3 décembre 2010

Sauvons les sourcils !

Il faut dénoncer ici un horrible crime : chaque année des millions de sourcils sont assassinés dans l'indifférence générale. C'est un massacre, une hécatombe. Un véritable sourcilicide.
Je veux parler bien sûr du botox. Cette petite piqûre qui donne le front lisse et l'air vaguement surpris. Nous croyons tout savoir sur le sujet, mais examinons-le de plus près.

Le botulisme est une maladie connue pour vous tuer raide défunt si vous consommez le contenu d'une boîte de conserve pas fraîche. Mais vraiment pas fraîche, par exemple conservée dans le garage de la grand-mère depuis 1939, ou repêchée de l'épave du Titanic.
Dans le temps le botulisme sévissait à cause de la viande et des cochonnailles mal conservées ; il a été baptisé ainsi au XIXème siècle du latin botulus qui signifie saucisse, comme c'est charmant.

Conséquemment, la bactérie qui produit la protéine létale fut nommée, et s'appelle toujours, Clostridium Botulinum. Wikipédia nous apprend que la toxine botulique est un poison 40 millions de fois plus puissant que le cyanure, qui "provoque une paralysie généralisée flasque, contrairement à la toxine tétanique qui inhibe les neurones inhibiteurs de la contraction musculaire, induisant ainsi une paralysie généralisée spastique."
Je retire donc ce que je viens de dire, le botulisme ne vous tue pas raide, mais mou, j'ai confondu avec le tétanos, suis-je bête.




L'histoire continue dans les années 80 au Canada, où une certaine Jean Carruthers, ophtalmologiste, se servait de la toxine botulique à (très très) faible dose pour traiter le blépharospasme, ou clignement d'oeil incontrôlé. Son mari Alastair, qui était opportunément dermatologue, s'avisa que l'opération atténuait les rides dites glabellaires, celles qui se trouvent entre les sourcils. Leur première présentation de l'utilisation de la toxine botulique à des fins esthétiques devant un congrès scientifique en 1989 est accueillie par des ricanements sarcastiques. La même année, le Botox, fabriqué par Allergan Inc., est autorisé aux Etats-Unis pour le traitement des blépharospasmes et strabismes. 
La même Food and Drug Administration autorise en 2002 l'utilisation du Botox pour "améliorer temporairement l'apparence des rides de froncement modéré à sévère entre les sourcils". Jackpot pour Allergan, qui a fait 4 milliards de dollars de chiffre d'affaire en 2004, 6 milliards en 2006. D'après l'American Society of Plastic Surgeons, 4,8 millions d'injections ont été pratiquées aux Etats-Unis en 2009.

La paralysie induite par le botox est temporaire, elle dure entre trois mois et un an. Ce qui est bon pour le business, puisqu'il faut recommencer périodiquement, l'idée étant que le muscle qui ne travaille pas s'atrophie avec le temps.

L'idée de se débarrasser des muscles qui font bouger les sourcils me paraît absolument ridicule. Il faut dire que j'ai avec mes sourcils des relations étroites et chaleureuses. Je peux les agiter dans tous les sens, ensemble ou séparément, ce qui fait rire les âmes simples.

Comment se priver d'un tel moyen d'expression ? Le haussement circonflexe d'un sourcil n'est-il pas plus élégant qu'un long discours ? (Tu m'avais dit que tu étais célibataire et que tu vivais seule, dans ce cas que fait ce mégot de cigare dans le porte-savon de la salle de bains ?) 




Cette idée paraît d'autant plus farfelue lorsque l'on est acteur ou actrice, et payé en principe pour exprimer quelque chose. Je m'abstiendrai ici de donner des exemples, pas la peine de tirer sur les ambulances.

Là où l'affaire se corse, c'est que cette année une expérience réalisée par un certain David Havas, doctorant à l'Université du Wisconsin, tend à montrer que la paralysie des sourcils paralyse aussi un petit peu la comprenette.

L'expérience est simple, voire simpliste. On fait lire à quarante femmes des phrases censées évoquer la colère, la tristesse ou la joie, juste avant une injection de botox. On recommence après. Il semble qu'après ces cobayes mettent légèrement plus de temps à lire les phrases désagréables ou tristes. 



On a tiré de cette expérience publiée dans la revue de l'Association for Psychological Science des conséquences qui me paraissent exagérées. Pléthore d'articles dans la presse féminine ou pas annoncent que le botox supprime les émotions en même temps que les rides qui les expriment. 

Il est vrai que depuis Darwin on a remarqué une certaine rétro-action des expressions du visage sur les émotions ressenties, les deux se renforçant réciproquement. Essayez de lire n'importe quel texte en faisant la gueule et fronçant les sourcils, ou avec un sourire béat de lou ravi, vous verrez tout de suite la différence.

En réalité, une autre expérience similaire avait été réalisée en 2008 par un certain Bernhard Haslinger, de l'Université de Munich, mais cette fois en mesurant au scanner l'activité cérébrale des cobayes, et avait montré que l'amygdale, zone du cerveau associée en gros à la réponse émotionnelle, était moins activée chez les personnes dont les expressions sont paralysées.

De là à dire que le botox vous transformera en zombie dépourvu de toute sensibilité, ou pour les optimistes vous mettra à l'abri des soucis, il y a un bond de géant que j'hésite à franchir sans élastique.

Le Pr Glenberg, le directeur de thèse de David Havas, est plus circonspect : "Même si l'effet est minime, dans une conversation, les gens doivent répondre à des signaux très rapides et subtils de compréhension mutuelle, d'intention et d'empathie. Si vous êtes légèrement plus lent à réagir quand je vous raconte quelque chose qui m'a vraiment mis en colère, cela pourrait me signaler que vous n'avez pas reçu mon message."

A mon avis, le plus gênant c'est quand même d'écouter l'histoire de votre ami qui a les boules avec le visage impavide de (Ach ! Je me suis promis de ne pas citer de noms !) d'un poisson bouilli, à cause de l'effet physique du botox, indépendamment du fait que vous compreniez vite ou pas son problème.

Par ailleurs, blondes will be blondes, et comme la plupart des femmes botoxées sont des mannequins, des actrices ou des trophy wives, qui aurait l'idée de tenir à ce genre de femme des discours empreints de tristesse ou de colère ? Votre psychanalyste n'est-il pas payé pour ça ? Lequel psychanalyste peut également se botoxer, puisque son attention doit être neutre et bienveillante. Et c'est ainsi que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible...



Sources : 
http://discovermagazine.com/2008/nov/15-why-darwin-would-have-loved-botox/article_view?b_start:int=2&-C=
http://www.psychologicalscience.org/index.php/news/releases/can-blocking-a-frown-keep-bad-feelings-at-bay-2.html
http://scienceblogs.com/neurophilosophy/2010/04/botox_may_diminish_the_experience_of_emotions.php
http://www.mediapart.fr/club/blog/etoile66/241110/le-botox-supprime-les-rides-et-les-emotions
http://news.doctissimo.fr/le-botox-peut-il-egalement-figer-vos-emotions-_article7077.html