dimanche 12 mai 2013

L'école des guépards

Je suis bien aise d'avoir retrouvé ces jours ci par hasard sur internet le Dr Laurie Marker, une dame que j'avais découverte au siècle dernier sur cet engin obsolète qu'est la télévision, et qui m'avait fascinée (la dame, pas la télévision).

C'est l'histoire d'une petite fille qui aimait les animaux. Son père élevait toutes sortes de chevaux, chats, chiens et lapins dans le jardin de sa maison de Californie. Pourtant, elle n'a même pas fait d'études vétérinaires. Elle a étudié l'oenologie. A 20 ans, en 1972, elle était mariée et installée dans l'Oregon avec l'ambition de créer un vignoble, mais l'argent manquait et elle se mit à travailler dans un parc animalier du nom de Wildlife Safari. Cette année-là, le zoo commençait sa première tentative de reproduction des guépards, qui fut d'ailleurs un succès. Laurie fut conquise par les guépards et ne les quitta plus.

Dans les années 70, les connaissances sur les guépards étaient plutôt anecdotiques. On savait que depuis la nuit des temps ils fascinent les humains : 3000 ans avant JC, les Sumériens gardaient des guépards en captivité comme animaux de compagnie. A la même époque, le guépard était vénéré par les Egyptiens de la Ière dynastie sous les traits de la déesse Mafdet, chargée d'accompagner l'âme du pharaon en sécurité dans l'au-delà.

Les Romains utilisaient les guépards pour chasser, un sport prisé par les princes de tous les pays au cours des siècles. Marco Polo décrit les centaines de guépards possédés par l'empereur de Chine Kublai Khan au XIIIème siècle. L'empereur moghol Akbar, bien connu de ce blog, était un autre grand amateur. Sur les 9000 guépards qu'il collectionna au long des 43 ans de son règne, il n'obtint qu'une seule portée, et aucun des petits ne survécut. A la Renaissance, il était de bon ton chez les nobles italiens et français d'élever des guépards pour chasser. Elever c'est une façon de parler, puisqu'ils ne se reproduisaient pas en captivité. Il fallait donc capturer des animaux sauvages, ce qui entraîna la disparition presque complète du guépard d'Asie. Aujourd'hui il ne subsisterait qu'une centaine de spécimens en Iran.

En 1980, Laurie Marker était responsable du programme de reproduction des guépards au Wildlife Safari, devenu l'un des plus importants des Etats-Unis, lorsqu'elle reçut la visite de David Wildt et Stephen O'Brien, rencontre qui allait considérablement élargir ses horizons.

David Wildt est biologiste au Zoo National de Washington DC. "Lorsque j'ai rencontré Laurie Marker il y a plus de trente ans, tout ce que je savais d'elle c'est qu'elle dormait avec un guépard nommé Khayam couché au pied de son lit. Ca m'avait beaucoup impressionné" dit-il.
Les chercheurs du Zoo National, qui fait partie de l'Institut Smithsonian, avaient ramené d'Afrique du sud des échantillons de sperme et de sang pour étudier la reproduction des guépards. David Wildt observa le sperme au microscope et y découvrit un nombre lamentablement faible de spermatozoïdes  (autour de 10% de ce que l'on trouve chez les autres félins), et qui en plus étaient malformés pour plus de la moitié.

Zoo National de Washington
Les échantillons de sang furent confiés à Stephen O'Brien du NIH, National Institutes of Health, qui avait étudié les variations génétiques chez les chats. Ses résultats furent encore plus préoccupants : il ne trouva aucune variation génétique entre les échantillons. Ils auraient aussi bien pu venir du même animal. Les guépards d'Afrique du sud étaient tous pratiquement des clones.

Les guépards étaient-ils victimes de la consanguinité ? C'est pour vérifier cette hypothèse que O'Brien et Wildt se présentèrent au Wildlife Safari pour prélever des échantillons de peau et les greffer sur d'autres guépards. Ces greffes furent toutes acceptées sans aucun phénomène de rejet, ce qui montrait que le système immunitaire des guépards était exactement identique chez tous les guépards, les rendant extrêmement vulnérables aux épidémies.

Répartition des guépards dans le monde (Wikimedia Commons)
L'état actuel de la recherche sur les restes fossiles et les rares variations génétiques des guépards indique que l'espèce serait apparue en Amérique du nord il y a 8,5 millions d'années, pour se répandre à travers l'Asie, l'Inde, l'Europe et l'Afrique. L'espèce moderne aurait 200.000 ans, mais la dernière glaciation dite de Würm, il y a environ 12.000 ans, aurait décimé les guépards, qui auraient complètement disparu du continent américain. Un nombre relativement faible d'individus aurait survécu, ce qui explique la consanguinité.

En 1988 Laurie Marker, divorcée, s'installa à Washington pour prendre la direction du programme de recherche du National Zoo sur l'étude génétique et la reproduction des guépards, ce qui prouve en passant que le Smithsonian fait confiance aux experts autodidactes. Parallèlement, Laurie Marker faisait depuis 1977 de fréquents voyages en Namibie, pays où subsistent le plus de guépards à l'état sauvage, et étudiait les conflits avec les fermiers éleveurs de bétail qui, peu sensibles à la noblesse naturelle des grands félins, avaient tendance à les descendre pour les empêcher de bouffer leurs chèvres.

En 1990, Laurie Marker était peut-être la seule personne qui ait une vision complète de l'étendue du désastre, et elle se mit à se faire sérieusement du mouron pour l'avenir de ses félins adorés. Mais elle ne trouvait pas grand monde pour partager son angoisse.
Marker raconte dans une interview en 2008 : "Je pensais que si je parlais à suffisamment de gens de la menace pesant sur les guépards, ils allaient s'en occuper. Mais personne ne l'a fait. Les gens disaient toujours : 'quelqu'un devrait faire quelque chose pour les guépards.' Mais je n'ai jamais trouvé qui était ce quelqu'un. Alors j'y suis allée."

Laurie Marker vendit son mobile home en Oregon et ses rares possessions et débarqua à Windhoek, Namibie le 1er avril 1991, munie de 15.000 dollars et de son incroyable ténacité. Une autre longue bataille venait de prendre fin, celle de l'indépendance du Sud-Ouest Africain. Ancienne colonie allemande, puis protectorat de l'Afrique du sud, un territoire de 840.000 km2 pour seulement 2 millions d'habitants, la Namibie avait accédé à l'indépendance le 21 mars 1990.

Dans le nord de la Namibie, les quelque 3.000 guépards qui restent en liberté vivent presque tous sur  le territoire d'immenses ranchs qui appartiennent aux éleveurs. Aux éleveurs blancs of course. Ils considéraient les guépards comme de la vermine et en tuaient en moyenne 600 par an. Marker passa des mois à arpenter la région de Otjiwarongo pour parler avec les fermiers. Elle était accueillie plutôt fraîchement, étant américaine, car les Etats-Unis étaient considérés comme ayant soutenu le mouvement pour l'indépendance, ce qui était loin d'enchanter ces gens. Mais au lieu de venir les voir pour leur faire la leçon et leur dire que c'est pas bien de tuer les grands félins, ce qui ne lui aurait pas rapporté grand chose à part peut-être un coup de fusil, elle se contenta d'écouter ce qu'ils avaient à dire sur la gestion de leurs exploitations et leurs méthodes de protection des troupeaux. Marker prenait des notes et expliquait certaines choses. Par exemple, les guépards ne s'attaquent pas aux animaux adultes qui sont trop gros. Il suffit donc de protéger les jeunes. Aussi, les guépards préfèrent manger des animaux sauvages. Si les éleveurs laissaient cohabiter leur bétail avec les antilopes, au lieu de les chasser, les félins seraient moins tentés par les veaux. En gros, elle présentait un éco-système viable qui inclue l'élevage et qui soit profitable pour les animaux sauvages comme pour le business.

C'est ainsi qu'un beau matin elle se présenta chez Harry Schneider-Waterberg, sympathique jeune homme qui venait d'hériter de la propriété familiale de 42.000 hectares (oui c'est immense et non, je ne vais pas vous le convertir en stades de football). Harry Schneider-Waterberg fut convaincu par les arguments de Marker que l'on pouvait réduire les pertes provoquées par les prédateurs sans les tuer. "Elle présentait des informations dont je pouvais me servir, sans jamais accuser" se souvient Schneider. Il est aujourd'hui président de la Waterberg Conservancy, une association de douze propriétaires qui a dédié un territoire de plus de 150.000 hectares à la préservation de l'éco-système.

Waterberg Farm

En campant dans des fermes prêtées par les propriétaires du coin, Laurie Marker persuada la plupart des fermiers de capturer les guépards plutôt que de les tuer, et s'occupa de les recueillir, de les marquer avant de les relâcher, et d'élever les petits orphelins. Enfin, en 1994, un don d'un bienfaiteur américain anonyme et quelques subventions lui permirent d'acheter à son tour 40.000 hectares de savane pour fonder le Cheetah Conservation Fund. (Je rappelle à nouveau ici que cheetah est un mot qui vient de l'hindi et signifie guépard en anglais, et non chimpanzé, contrairement à ce que pourraient croire les admirateurs de Tarzan.) A partir de là, she was in business, et sa petite entreprise a prospéré.

Aujourd'hui le CCF a réintroduit dans la nature plus d'un millier de guépards, qui sont équipés de radio-émetteurs pour suivre et étudier leurs déplacements. En plus de prendre soin des guépards élevés en captivité qui ne peuvent pas être remis en liberté, le CCF a des laboratoires de recherche, un centre de documentation et de formation, des programmes éducatifs dans les écoles de Namibie et reçoit des dizaines d'étudiants et de volontaires du monde entier. Il a mis en place un élevage de chiens de berger d'Anatolie qui sont offerts aux éleveurs pour protéger leurs troupeaux. Un éco-label qui s'appelle Cheetah Country Beef est proposé aux producteurs de viande namibiens qui exportent vers l'Union Européenne. Vous pouvez donc manger de l'entrecôte guépard-friendly !

Le CCF a développé un autre programme au Kenya et coopère aux programmes de protection de l'Iran et de l'Algérie. Il gère aussi le répertoire mondial des guépards en captivité, fondé et présidé par Laurie Marker. Le CCF est ouvert au public tous les jours, et a récemment ouvert un lodge pour accueillir les touristes. La Waterberg Guest Farm de Harry Schneider reçoit aussi les touristes.

C'est au CCF que l'on peut voir l'entraînement des guépards à la course, spectacle qui m'avait médusée jadis. En effet ces aimables félins sont réputés pour être les coureurs les plus rapides du monde, avec des pointes à 130 km/h. Mais Laurie Marker a découvert que la course n'est pas chez eux entièrement instinctive, et que, logés et nourris par les humains, ils se convertiraient volontiers en couch potatoes comme votre chat Minou. Donc tous les matins c'est entraînement : on fait courir les jeunes guépards derrière un leurre attaché au bout d'une ficelle, comme de vulgaires lévriers de course. J'ai trouvé une vidéo mais je ne sais pas si elle est visible de partout.



Les adultes, eux, courent carrément derrière un morceau de barbaque traîné derrière une voiture.

Les guépards sont des sprinteurs. Ils courent vite, mais sur de petites distances, pas plus de 500 mètres. C'est un souci car une fois qu'ils ont attrapé leur proie, ils sont épuisés et les lions, les panthères ou même les hyènes peuvent en profiter pour la leur piquer, pendant qu'ils sont littéralement sur le flanc.

Décidément les guépards n'ont pas de bol. Leur seule chance, c'est que leur fourrure est douce au toucher "comme du gazon synthétique" paraît-il, et donc ils n'ont jamais été chassés pour faire des manteaux avec leurs peaux, contrairement aux léopards.

Le nom savant du guépard est Acinonyx jubatus, du grec Acinonyx qui signifie "dont les griffes ne bougent pas", en effet c'est le seul félin dont les griffes ne sont pas rétractiles, il en a besoin pour ne pas déraper et partir dans le décor dans les tournants à grande vitesse, et jubatus qui signifie "à crête" à cause des épis qu'il a sur l'échine, visibles surtout chez les petits.

C'est le CCF de Laurie Marker qui a produit à peu près tout ce que l'on sait sur le comportement des guépards. Par exemple, les femelles sont solitaires, et ce sont elles qui choisissent un mâle pour se reproduire. Ainsi lorsque dans les zoos on présentait plusieurs femelles à un mâle, selon la méthode sexiste traditionnelle, tout le monde flippait et il ne se passait rien.

Les mâles vivent en groupes de frères que l'on appelle coalitions. Ils parcourent des centaines de kilomètres et ils ont donc besoin pour survivre en liberté de très vastes territoires. La Namibie est un des pays les moins peuplés du monde, mais même comme ça il est difficile d'imaginer que des étendues de savane suffisantes puissent être conservées très longtemps.

Laurie Marker a été désignée comme l'un des héros de la planète par le Time Magazine en 2000 ; en 2002, elle est devenue Dr Laurie Marker en recevant un doctorat de l'université d'Oxford pour sa thèse sur la biologie, l'écologie et les stratégies de conservation des guépards.

Grâce à elle, les guépards ont reçu un gros coup de main, mais ils sont loin d'être sortis d'affaire.
Engagée dans une impasse génétique, l'espèce pourrait être totalement éteinte d'ici trente ans. Nous sommes peut-être la dernière génération à pouvoir admirer ces animaux. Réunir ses économies, prendre un avion pour Windhoek et aller voir Laurie faire courir ses petits chéris. C'est ce que je vais faire, un de ces jours.



Sources : 

La chasse au guépard et au lynx en Syrie et en Irak au Moyen Âge. Institut Français du Proche Orient, 7 février 2012
http://www.cheetah.org/?nd=home
http://www.time.com/time/magazine/article/0,9171,996741,00.html
http://www.smithsonianmag.com/science-nature/rare-breed.html
http://news.mongabay.com/2010/0726--mszotek_laurie_marker.html
http://internationalsciencenews.wordpress.com/2012/09/11/dr-laurie-marker-the-cheetah-hero/

dimanche 5 mai 2013

L'invention du Döner Kebab

Döner Kebab signifie littéralement en turc "rôti rotatif". A priori ça n'a rien d'original car même les Mérovingiens des plus obscurs temps médiévaux savaient faire cuire de la barbaque en la faisant tourner sur une broche.
Mais les premières broches verticales apparurent en Turquie dans la ville de Bursa à la fin du XIXème siècle. Un certain Iskender Efendi, écrivain et voyageur, en revendiqua l'invention, et le plat fut connu des Turcs (et l'est toujours) comme une spécialité de Bursa sous le nom de Iskender Kebab.

Ce n'est qu'en 1971 (certains croient savoir que c'est précisément le 2 mars 1971) qu'un immigrant turc du nom de Mahmut Aygün, qui travaillait dans un snack de Berlin (ouest, on suppose) eut l'idée de placer la viande dans un pain rond avec de la salade, des concombres, des tomates et des oignons, de l'arroser de sauce au yaourt et de le vendre pour 2 Marks comme sandwich à emporter.
Pour ceux que la sémantique populaire intéresse, en France on appelle "Grec" le même sandwich avec des frites dedans, alors qu'en Grèce il s'appelle Gyro. Shawarma est son nom arabe.

Mahmut Aygün
Mahmut Aygün devint une célébrité parmi les cuisiniers de Berlin, mais ne tira aucun profit des milliers de marchands de kebab qui imitèrent sa recette, car il ne l'avait pas fait breveter...

En 2010, le Président de l'Association des Producteurs de Döner en Europe a annoncé que les ventes annuelles de Döner Kebab en Allemagne s'élevaient à 2,5 milliards d'euros.

Mahmut Aygün est mort en janvier 2009 à l'âge de 87 ans, et quelques journaux anglais ont salué sa mémoire. Le Döner Kebab est considéré en Allemagne et au Royaume Uni comme le repas de prédilection du noctambule après une nuit de beuverie. De fait, je connais un certain Döner Kebab de Pigalle qui fait du profit entre 4 et 6H du matin...


Sources :
Inventor of the Döner Kebab Dies 22/01/2009
http://www.telegraph.co.uk/foodanddrink/4295701/The-man-who-invented-the-doner-kebab-has-died.html
http://www.guardian.co.uk/lifeandstyle/wordofmouth/2009/jan/23/doner-kebab-inventor-mahmut-aygun

dimanche 28 avril 2013

Playing with Jane


Les Français ont La princesse de Clèves, les Russes ont Anna Karénine, les Anglais ont Elizabeth Bennet, qui fête ses 200 ans cette année et ne s'est jamais aussi bien portée. C'est l'héroïne du roman de Jane Austen, Pride and Prejudice, en français Orgueil et préjugés.


Publié en 1813, donc, Pride and Prejudice est l'un des romans, je veux dire l'une des oeuvres littéraires* les plus célèbres est les plus vendues dans le monde. C'est la mère de toutes les batailles du roman d'amour : Lizzie, une jeune femme (relativement) pauvre mais belle et intelligente, Darcy, un jeune homme immensément riche, odieux et méprisant, ils se détestent avec passion, et à la fin ils s'aiment et ils se marient, vous voyez le tableau. Cependant il ne faut pas confondre Jane Austen avec Barbara Cartland, ça n'a rien à voir. La satire des moeurs et contraintes sociales de l'époque y est piquante, certains personnages sont d'un ridicule qui confine au burlesque, d'autres sont extrêmement sarcastiques, ce qui en fait un roman beaucoup plus amusant que ceux qui ne l'ont pas lu, et ceux qui ont vu l'un des nombreux films du même nom, seraient tentés de croire. Je devrais dire celles, car, soyons honnêtes, ça reste un roman de filles.

Or donc, les aventures d'Elizabeth Bennet faisant partie de l'inconscient collectif du monde anglophone lettré, ce qui fait quand même des dizaines de millions de gens, et le roman étant bien sûr dans le domaine public, innombrables sont les réécritures, versions, pastiches et séquelles, comme on dit en anglais, publiées** ces dernières années, que je me suis amusée à collectionner chaque fois qu'il m'en tombait sous la main.


Bien sûr, la première tentation est de rajouter du cul, ce que Jane Austen elle-même aurait apprécié je pense, car bien que vieille fille, elle n'était certainement pas bégueule. 
Dans cette veine le plus drôle à mon avis est Pride and Promiscuity, d'une certaine Arielle Eckstut (Canongate, 2003), qui postule qu'on ne comprend pas tout dans les romans de Jane Austen parce que l'auteur a dû éliminer les scènes de sexe, et tout devient beaucoup plus clair lorsque l'on vous explique qui couche avec qui... et que l'on vous décrit comment, plutôt graphiquement.

(Mon blog est répertorié par Google comme "suitable for children", je trouve ça déprimant, j'ai décidé qu'il fallait que ça cesse.)

Le plus étrange est certainement Pride/Prejudice (Ann Herendeen, Harper & Collins, 2010) une version érotique dans laquelle tout le monde est homosexuel. Bien que je n'aie rien contre la lecture d'un roman porno de temps en temps, je l'ai trouvé plutôt boring. 
En revanche, j'ai appris à cette occasion que la slash fiction, du nom du signe "/", est un genre littéraire, populaire on va dire, qui consiste à accoupler des personnages de fiction du même sexe. Ben Hur et Messala spring to my mind, pourtant l'origine est bien plus geek : le nom du genre viendrait de la série d'histoires écrites par les fans de Star Trek mettant en scène une relation sexuelle entre Kirk et Spock, collectivement rangées sous l'appellation K/S, par opposition au genre K&S, ou Kirk et Spock restent chastement amis. Ca laisse imaginer le volume de fantasmes générés par Star Strek, mais c'est une autre histoire...

Il existe de nombreuses autres versions érotiques de Pride and Prejudice, notamment dans la collection "Clandestine Classics", spécialiste du genre, qui a fait subir le même traitement à Jane Eyre et Sherlock Holmes (oui, c'est bien ce que vous craignez, il enfile allègrement le Dr Watson, mais ça aussi c'est une autre histoire).


Mais extrayons nous à regret de la fange du stupre et de la pornographie pour nous pencher sur d'autres genres. Les suites de Pride and Prejudice sont trop nombreuses pour les répertorier ici. Le site Goodreads en a compté 195 en 2008, dont Le journal de Bridget Jones, oui oui. Il doit y en avoir deux fois plus aujourd'hui, la plupart à l'eau de rose.

L'adaptation la plus célèbre de nos jours est sans doute Pride and Prejudice and Zombies (Seth Grahame-Smith, Quirk Books, 2009) qui est un New York Times Best Seller (oh, my...) et que je n'ai pas lu, parce que les histoires de zombies ça me gonfle. Le succès de cet ouvrage improbable a poussé  des opportunistes à commettre d'autres titres tels que Mr Darcy, Vampyre, Vampire Darcy's Desire,  ou Jane Bites Back.

Il semble que la tentation d'emprunter la plume de Jane Austen soit irrésistible, car même la vénérable P.D. James, connue pour ses romans policiers lugubres et britanniques, a décidé en voyant arriver sa 90ème année de se laisser aller à cet exercice futile (c'est elle qui le dit) et de confronter Elizabeth et Darcy à un crime mystérieux dans Death Comes to Pemberley (Random House, 2011) . Le résultat est, comment dire ? Profondément ennuyeux, hélas.

But don't get me wrong ! Je continuerai à acheter et à lire avec avidité toutes sortes de conneries que le commerce de la sous-littérature voudra bien publier sur le sujet ; quitte à avoir une addiction honteuse, c'est moins dangereux que le crack, par exemple. 

Pour les débutants, on trouve la version originale en version numérique gratuite sur internet, en français, ou en anglais.
Pour les fanatiques, http://www.prideandprejudice200.org.uk/ présente le calendrier de tous les événements liés au bicentenaire.

* Les sept romans en anglais les plus lus dans le monde sont les sept volumes de Harry Potter, d'après LibraryThing. Après les Stephen King, Terry Pratchett et autres, Jane Austen vient en seconde position après Shakespeare parmi les auteurs que j'appelle littéraires.

** Cet attribut se rapportant à trois mots féminins et un mot masculin, j'ai décidé de l'accorder démocratiquement.

jeudi 28 février 2013

The origin of spam

En ces temps de malbouffe, peu de gens se souviennent ou savent que SPAM (en majuscules) est une marque de jambon cuit dégueulasse en boîte qui fit le tour du monde dans le paquetage des GIs pendant la seconde guerre mondiale, tout comme le corned beef.

SPAM est une contraction de "spiced ham", l'invention géniale de la compagnie Hormel Foods Corporation, fondée en 1891 par un certain George Hormel dans le Minnesota, et toujours cotée à la bourse de New York, N°327 dans le classement Fortune 500 des entreprises les plus riches des Zétats Zunis, merci pour elle.

Pour ceux que la longue et triste histoire de ce pilier de la junk food intéresse, ils peuvent la lire (en anglais) dans Mother Jones.

Bien sûr le SPAM n'est pas du jambon, mais il y a du porc dedans, c'est à peu près sûr, car de nombreux témoins ont vu des tas de cochons rentrer dans l'usine de Austin, Minnesota, et personne ne les a jamais vus en ressortir vivants.

Les mauvaises langues disent qu'on trouve dans 100 grammes de SPAM 27g de graisse et 29g d'eau, sans compter beaucoup trop de sel.

A cause de la façon répugnante dont est préparée cette... denrée, les petits rigolos ont proposé de nombreuses autres significations de SPAM, telles que "Specially Processed Army Meat", "Synthetically Produced Artificial Meat", "Some Parts Are Meat", "Someone's Pigs Are Missing", or "Stuff Posing As Meat".

But let's get to the point, vayamos al grano et rendons-nous en Grande-Bretagne, en 1973.
Agacés par une publicité radiophonique pour le SPAM dont le slogan était "SPAM ! SPAM ! SPAM ! SPAM !", ces géants de la culture du XXème siècle que furent les Monty Pythons commirent le sketch ci-dessous :


The rest is history : dans les années 80, les ancêtres des geeks, qui connaissaient par coeur tous les sketchs du Monty Python Flying Circus, utilisaient des lignes répétant des centaines de fois le mot SPAM pour occuper l'espace dans les premiers groupes de discussion, pour énerver ou pousser dehors les newbies, jusqu'à ce que cette technique qui s'appelait auparavant flooding ou trashing,  finisse par être appelée spamming.

On utilise même le mot "ham", par opposition à "spam", pour désigner un message légitime ou pertinent...

La nouvelle définition de spam fut ajoutée en 1998 par le New Oxford Dictionnary of English : "Irrelevant or inappropriate messages sent on the Internet to a large number of newsgroups or users."
Les Monty Pythons ont l'honneur d'être cités dans la partie étymologie.


Sources : Wikipédia
Urban dictionary
http://letourduweb.fr
http://www.hoovers.com
http://nutritiondata.self.com/facts/sausages-and-luncheon-meats




samedi 23 février 2013

Prémonition de la guerre civile


Salvador Dali et Gala quittèrent Port-Lligat au début de 1936 pour l'Italie, puis la France et l'Angleterre. C'est à Londres que Dali appris le meurtre de l'amour de sa vie Federico García Lorca le 19 août 1936 à Grenade. 

Ce tableau intitulé Construction molle aux haricots bouillis - Prémonition de la guerre civile fut commencé à Paris en 1936. Voici ce qu'en dit l'auteur lui-même : 

" J'ai montré un vaste corps humain éclatant en excroissances monstrueuses de bras et de jambes se déchirant les uns les autres dans un délire d'autostrangulation. À l'arrière-plan de cette architecture de chair frénétique dévorée par un cataclysme narcissique et biologique, j'ai peint un paysage géologique qui avait été inutilement révolutionné par des milliers d'années, figé dans son 'cours normal'. La structure molle de cette grande masse de chair en guerre civile, je l'enjolivai de quelques haricots bouillis, car on ne pourrait imaginer avaler toute cette viande inconsciente sans la présence, aussi peu inspirante soit-elle, de quelques farineux et mélancoliques légumes " .


On y reconnait l'inspiration des oeuvres de guerre de Goya, Le colosse, Saturne dévorant ses enfants, Désastres de la guerre. Certains voient dans l'espace vide au milieu du tableau la forme de la carte de l'Espagne. L'homme qui se trouve à gauche est une copie d'un personnage d'une autre toile de Dali de la même année, Pharmacien Ampurdan ne cherchant absolument rien. Le paysage de fond est le même, mais traité d'une toute autre manière. C'est un paysage de l'Empordà, nord de la Catalogne espagnole, région natale de Salvador Dali.

Construction molle aux haricots bouillis est une huile sur toile qui fait presque parfaitement un mètre carré (100 x 99 cm). Elle appartient au Musée d'art de Philadelphie (qui est magnifique, je l'ai visité jadis). Elle se trouve à Paris jusqu'au 25 mars 2013 pour l'exposition Dali à Beaubourg.

Mise à jour : On peut voir cette oeuvre à Madrid, au Musée d'art moderne Reina Sofia, du 27 avril au 3 septembre 2013.


Sources : Wikipédia
http://www.lankaart.org/article-salvador-dali-premonition-de-la-guerre-civile-54769019.html
http://www.angelfire.com/pa2/dali/constructiontxt.htm
http://www.philamuseum.org/collections/permanent/51315.html?mulR=20461|2
http://www.museum-folkwang.de/index.php?id=8&L=1

vendredi 25 janvier 2013

Monumentos da bossa nova : Retrato em Branco e Preto

Manuel Bandeira, Chico Buarque, Tom Jobim
 et Vinicius de Moares dans les années 60
L'une des deux plus belles bossa nova de l'histoire, à mon avis, avec Aguas de Março, "Portrait en noir et blanc" fut composé en 1968 par Tom Jobim et écrit par un très jeune (et très déprimé apparemment) Chico Buarque de Hollanda.

Les artistes brésiliens ne s'y sont pas trompés, puisque la chanson figure dans deux des albums les plus mythiques de la bossa, "Elis e Tom", de 1974, et la deuxième collaboration de João Gilberto avec Stan Getz en 1976.

Par Elis Regina et Tom Jobim avec les paroles
Version chantée par Chico Buarque, avec une orchestration à la noix.

jeudi 3 janvier 2013

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Voici le numéro 2 du concours 2012 de panneaux d'affichage (billboards) athées organisé par le site "The Friendly Atheist".


Pour voir les autres, c'est ici : http://www.patheos.com/blogs/friendlyatheist/2013/01/02/the-2012-atheist-billboard-of-the-year-is/

Happy skeptical year y'all !

dimanche 30 décembre 2012

Histoires de FLOPS


Qu'est-ce qu'un FLOPS ? C'est un acronyme. Souvenez-vous, j'adore les acronymes.

Il signifie "FLoating-point Operations Per Second", ou en français « opérations à virgule flottante par seconde ». Notons que le S final est là pour Second, ce n'est pas un pluriel, on dit donc un flops, des flops.
(Je vais laisser tomber tout de suite les majuscules, c'est plus intime).

A quoi ça sert ? Beaucoup savent déjà que le flops est une unité de mesure de la puissance d'un ordinateur, ou pour être plus précis de sa capacité de calcul.

Pour faire très simple, une opération à virgule flottante est une opération au sens commun du terme (addition, soustraction, etc.) qui porte sur des nombres qui ne sont pas entiers, et qui donc tendent à posséder une virgule. En informatique, un nombre à virgule fixe se code 22,5, et c'est tout.
Un nombre à virgule flottante se code d'un coté 225, et à part la position de la virgule.
Ca prend un petit plus de place, mais ça permet de coder des tas de nombres différents : 2,25 ou 22,5 ou 0,00225 ou 25500 etc.
Pour les plus accros, voir la définition de wikipédia, dans laquelle personnellement je suis larguée dès la deuxième ligne.

En résumé un flops est, comme son nom l'indique, une opération mathématique par seconde.
Cette unité trouve son utilité pour les mesures de puissance des bien nommés super-calculateurs, des ordinateurs qui servent à résoudre des équations très compliquées, en et avec de très grands nombres, dans le domaine de la recherche scientifique.

Ceci pour dire que dans l'usage dit domestique d'un ordinateur, lorsque vous et moi vérifions l'addition sur le ticket de Carrefour, nous ne faisons jamais qu'une seule opération à la fois. Un temps de réponse inférieur à un dixième de seconde étant considéré par un (désespérément limité) opérateur humain comme instantané, une calculette simple n'a besoin que d'une dizaine de flops pour être considérée comme fonctionnelle.

C'est là que je voulais en venir avec ma nuance subtile entre puissance et capacité de calcul d'un ordinateur : les flops ne sont pas la panacée, et s'ils sont un sujet de préoccupation au CERN, par exemple, un architecte ou un designer s'en battent l'oeil et feraient mieux de se pencher sur leur carte graphique.

Ces réserves étant posées, les ingénieurs, informaticiens et chercheurs qui comme chacun sait sont de grands enfants, adorent jouer à qui a le plus gros, et adorent inventer des nouveaux mots, ont donné à la civilisation le Top 500 des super-calculateurs les plus puissants du monde, lequel ne saurait être pleinement apprécié sans ceci :

Faisons un peu de grec : kilo signifie "mille" en grec, ça tombe bien.
Mega signifie "grand", c'est mille fois mille, c'est à dire un million.
Giga signifie "géant", et égale un milliard, jusque là ça va.

Téra vient du grec teras, qui veut dire "monstre", comme dans "tératologie".
Il a été choisi en 1960 pour désigner mille milliards dans le système international d'unités.

En 1975, la communauté scientifique a décidé qu'elle avait besoin d'un plus grand multiplicateur et qu'elle était à bout de superlatifs grecs. Elle a donc adopté un système relativement plus rationnel pour inventer des préfixes : péta veut dire cinq, parce qu'un million de milliards est égal à mille à la puissance cinq.

Sur cette lancée ont été adoptés en 1991 exa (six) : un milliard de milliards, zetta (sept) : mille milliards de milliards, et yotta (huit) (à ne surtout pas confondre avec iota), un million de milliards de milliards.

Ces préfixes peuvent vous sembler abstraits mais ils sont très faciles à placer dans une conversation, surtout entre astronomes, il faut reconnaître. Vous pouvez par exemple remarquer négligemment que l'univers visible a un rayon d'une centaine de yottamètres, ou que l'énergie reçue du soleil par la terre est estimée à 174 pétawatts.

Cray II
Mais pour en revenir aux ordinateurs, c'est communément en gigaflops que se mesure leur capacité, c'est à dire en milliards d'opérations par seconde.

Quand j'étais petite, l'ambition des ingénieurs était de passer la barre du gigaflops. La course a duré longtemps, suffisamment pour que l'événement en 1985 reste dans les annales et le nom du vainqueur aussi : le Cray II.
Il était encore assez encombrant mais son design était plutôt étudié par rapport à ce qu'on avait vu avant. Le système d'exploitation était UNIX, ha la la les souvenirs du siècle dernier...

Les ordinateurs Cray portent le nom de leur créateur et fondateur de la société Cray research, Seymour Cray (1925-1996).

Le Top500 des super-calculateurs est publié deux fois par an depuis 1993, en juin à l'International Supercomputing Conference, née en même temps que le Top500 à l'Université de Mannheim en Allemagne, et en novembre à la ACM/IEE supercomputing conference, l'ACM étant la vénérable Association for Computing Machinery, fondée en 1947, et l'IEE l'Institute of Electrical and Electronics Ingeneers, toutes ces institutions étant, il faut le noter, sans but lucratif.

Le premier ordinateur à surpasser le téraflops (souvenons-nous, mille milliards de flops) en 1997 s'appelle ASCI Red, du nom du programme du gouvernement américain Advanced Strategic Computer Initiative, which you don't really want to know too much about, et Red, well, parce qu'il est rouge. La technologie était fournie par Intel Corp.

Comme dans les jeux vidéo, aussitôt franchie la barre du téraflops les ingénieurs se lancèrent à l'assaut du niveau supérieur, qui porte même un nom, celui de petascale, c'est à dire capable d'une performance supérieure à un pétaflops, c'est à dire encore un million de milliards de flops.

And the winner is : Roadrunner, d'IBM, en 2008. Le Jaguar, de Cray, a passé le petaflops la même année en seconde position, ce qui prouve que les ingénieurs n'y connaissent rien en éthologie, car le guépard est bien plus rapide que le jaguar, mais il s'appelle cheetah en anglais, ce qui prête à confusion, enfn bref, le voici, et il est beaucoup plus photogénique que le Roadrunner.

Cray a dominé le Top500 dans les années 90, avant de laisser la prééminence à IBM dans les années 2000, avec Deep Blue, célèbre pour sa partie d'échec avec Gary Kasparov, et la génération des Blue Gene. Roadrunner est aussi un ordinateur IBM, il aligne 12.690 processeurs et coûte 133 millions de dollars.

Aux dernières nouvelles, qui datent de novembre 2012, Cray a repris la main avec le Titan du Oak Ridge National Laboratory, mesuré à 17,59 pétaflops. Son système d'exploitation est Linux. Il fait de la recherche nucléaire.


A l'occasion du 20ème anniversaire du Top500, le site éponyme top500.org a publié un diaporama présentant tous les N°1 depuis la création du classement :


TOP500 - 20th Anniversary from top500

Les données du Top500 montrent que la progression en puissance des supercalculateurs suit un tracé qui rappelle la loi de Moore ; en fait, elle est plus rapide. L'échelle de gauche est en gigaflops. En rouge la performance du premier du classement, en jaune celle du dernier du classement (n°500) et en bleu la performance additionnée des 500 classés.



Tout ceci est bel et bon, mais on s'est rendu compte que plus on multiplie les processeurs, plus ça bouffe de l'électricité, et plus ça chauffe. C'est une des raisons pour lesquelles les supercalculateurs ne se miniaturisent pas mais au contraire prennent de plus en plus de place. Les circuits de refroidissements par eau ou par air sont l'un des principaux casse-tête des ingénieurs.

Autrefois la fierté des universités scientifiques, ces monstres ne peuvent plus être utilisés que par des laboratoires gouvernementaux parce qu'ils coûtent des millions de dollars par an en électricité. Il existe d'ailleurs un classement en fonction de la performance énergétique, en gigaflops par watt, qui s'appelle Green500, dans lequel IBM se défend aussi très bien.
Le Oak Ridge National Laboratory est installé dans le Tennessee à cause du faible coût de l'électricité dans la région. Le Beacon, qui a remporté cette année le Green500, se trouve également à l'Université du Tennessee.

De plus, pour atteindre le prochain niveau qui est l'exascale, si vous m'avez suivie, les ingénieurs s'accordent à penser qu'il faudra d'une part repenser en grande partie les systèmes d'exploitation actuels, mais aussi améliorer drastiquement la performance énergétique, faute de quoi ils voient se profiler le bout de la belle courbe ascendante de la loi de Moore, aussi appelé le Mur. C'est pour ça qu'on dit : "aller dans le mur" (non je plaisante).

Mais pendant ce temps, avec les progrès techniques dans le domaine des réseaux informatiques, les chercheurs fauchés se sont vite rendu compte qu'ils pouvaient aligner un certain nombre de PC tout à fait ordinaires et obtenir des performances très honorables pour une fraction du prix d'un supercomputer. L'objet qui en résulte est en général assez moche et a reçu le nom de Beowulf à la NASA en 1994. Ici le Beowulf de l'Université MacGill de Toronto, qui étudie les pulsars. Cette technique s'appelle cluster computing.

Avec le développement d'internet, l'idée est apparue de former des structures entièrement virtuelles en mettant en réseau de nombreux ordinateurs qui n'avaient plus à se trouver au même endroit, c'est le grid computing.

De là naturellement a découlé l'initiative de mettre à profit la puissance inutilisée du PC de tout un chacun, où qu'il se trouve, ou même des consoles de jeux et des smartphones. Cette forme d'informatique collaborative, ou bénévole, volunteer computing en anglais, a pris son essor dans les années 90, et trouve aujourd'hui sa principale réalisation dans le Berkeley Open Infrastructure for Network Computing, fondé en 2002 à l'Université de Californie du même nom (Berkeley), dont l'acronyme délicieux est BOINC.

Or la puissance totale de BOINC annoncée par lui-même au 24 décembre 2012 était de 7279 pétaflops, c'est-à-dire plus de 7 exaflops, si je ne m'abuse. Bien sûr le réseau n'est pas dédié à une seule tâche puisqu'il a des millions d'utilisateurs pour 49 projets en activité ouverts au grand public à l'instant où je vous écris. Mais enfin il est rassurant de savoir que nous avons déjà un BOINC dans l'exascale, au cas où il faudrait donner un grand coup de collier pour résoudre un gros problème urgent...

Vous aussi vous pouvez prêter votre laptop pour aider à faire des calculs hyper-longs et compliqués pour faire progresser la science ! Les projets en cours incluent par exemple la lutte contre le paludisme, l'exploration de la voie lactée, ou le déchiffrage de deux messages codés avec Enigma en 1942. N'est-ce pas fascinant ?

Il n'y a pas que les (relativement) fauchés qui ont opté pour cette solution. Le CERN, home sweet home du Grand Accélérateur de Hadrons, a des besoins conséquents en informatique, vu qu'il a pas mal de données à analyser : les détecteurs de particules balancent 100 térabytes de données par seconde à l'ordinateur chargé de les trier et de ne garder que cent événements par seconde, ce qui fait encore beaucoup : environ 300.000 milliards de collisions entre protons analysées depuis son démarrage, ou 300 téracollisions, si vous préférez...

Le CERN a mis en réseau quelques PC sur place, comme on le voit sur la photo, pour opérer le premier tri, les données étant ensuite analysées par le Worldwide LHC Computing Grid, WLCG*, ou pour les intimes : The Grid, le plus grand réseau du monde dédié à un projet unique.
Pas donné non plus remarquez : lors de son inauguration en 2008 le CERN annonçait que le Grid avait coûté 500 millions d'euros en développement, et prévoyait 14 millions par an de frais de maintenance...

And, guess what ? The Grid utilise en partie les ressources des volontaires de BOINC. On peut donc (presque) traquer les bosons de Higgs depuis chez soi ! En tous cas on peut participer à cette vaste entreprise. Ca s'appelle LHC@home.
Come on people ! Il n'y a pas qu'un boson de Higgs, il y en a plusieurs ! Mark my words !

Conclusion, les superordinateurs c'est pas mal mais un peu surfait, les gigaflops c'est utile quand on a des particules subatomiques à identifier ou des génomes à séquencer, mais avouons-le c'est pas donné à tout le monde tous les jours, en règle générale on a toujours beaucoup plus de flops chez soi que ce dont on a vraiment besoin, MAIS on peut en faire cadeau à la science, et ça c'est cool !

Enfin, si vous voulez savoir combien de gigaflops fait votre ordinateur ou tout au moins celui sur lequel vous êtes en train de lire ces lignes fascinantes, vous pouvez regarder sur http://whohasthefastestcomputer.com/flopsmeter/, sans inscription ni téléchargement ni obligation d'achat. Médor II mon nouveau laptop est à 15,80, modeste mais encore environ le double de la moyenne des ordinateurs reçus pour Noël par les particuliers, d'après le site.


P.S. : La première photo en haut n'est pas seulement un tas de détritus pour faire rire, c'est un "supercomputer" construit par un étudiant en 2007 pour 1256 dollars et baptisé Microwulf, en référence à Beowulf évidemment.



* Un acronyme à l'intérieur d'un autre acronyme, hooo !

Sources :

Wikipédia
http://www.ohgizmo.com/2007/09/03/1256-microwulf-supercomputer-smaller-than-bread-box-runs-at-2625-gigaflops/
http://www.zdnet.fr/actualites/la-barre-mythique-du-petaflop-depassee-39601782.htm
http://royal.pingdom.com/2009/06/11/10-of-the-coolest-and-most-powerful-supercomputers-of-all-time/
http://www.extremetech.com : Exascale supercomputer hardware is easy ; it's the software that's holding us back
http://www.msnbc.msn.com : Next generation supercomputers have huge energy cost.
http://www.swissinfo.ch : Le_CERN_inaugure_son_superordinateur_planetaire.
Aidez les physiciens du CERN à traquer le boson de Higgs. LeTemps.ch

dimanche 9 décembre 2012

Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au Sultan de Turquie


Les Cosaques Zaporogues sont un peuple qui combattit pour son indépendance, guerroya avec les Tatars, les Polonais, les Ottomans, les Russes, les autres Cosaques, et généralement se rendit insupportable entre 1552 et 1775, sur les rives du Dniepr inférieur, quelque part entre les actuelles Dniepropetrovsk et Nikopol, au nord de la mer d'Azov, je ne sais pas si vous situez, demandez donc à Google (ou à Gogol).


Le sultan Mehmet IV
La lettre au Sultan est de loin l'épisode le plus fameux de l'histoire de la Zaporoguie. Elle fait partie comme qui dirait des contes et légendes d'Ukraine. En 1676, alors que les Zaporogues viennent de remporter une importante victoire contre les Turcs, le sultan Mehmet IV, empereur des Ottomans, leur adresse la missive suivante, non dépourvue d'arrogance, il faut bien le reconnaître* :
"En tant que sultan, fils de Mahomet, frère du Soleil et petit-fils de la Lune, Vice-roi par la grâce de Dieu des royaumes de Macédoine, de Babylone, de Jérusalem, de Haute et Basse Égypte, Empereur des Empereurs, Souverain des Souverains, Invincible Chevalier, Gardien indéfectible jamais vaincu du Tombeau de Jésus Christ, Administrateur choisi par Dieu lui-même, Espoir et Réconfort de tous les musulmans, et très grand défendeur des chrétiens, J’ordonne, à vous les Cosaques zaporogues de vous soumettre volontairement à moi sans aucune résistance."
Signé : Sultan Mehmet IV


Les Zaporogues, ça les fait hurler de rire. Ils décident aussitôt de répondre à l'effronterie du Sultan par une lettre qui est certes fort injurieuse, mais qui, si l'on regarde bien, répond point par point à celle du Sultan.

"À Toi Satan turc, frère et compagnon du Diable maudit, serviteur de Lucifer lui-même, salut ! 
Quelle sorte de noble chevalier au diable es-tu, si tu ne sais pas tuer un hérisson avec ton cul nu ? 
Le Diable chie, et ton armée mange. 
Tu n'auras jamais, toi fils de putain, les fils du Christ sous tes ordres : ton armée ne nous fait pas peur et par la terre ou par la mer nous continuerons à nous battre contre toi. 
Toi, marmiton de Babylone, charretier de Macédoine, brasseur de bière de Jérusalem, enculeur de chèvre d'Alexandrie, porcher de Haute et Basse Égypte, truie d'Arménie, giton tartare, bourreau de Kamenetz, être infâme de Podolie, petit-fils du Diable lui-même, 
Toi, le plus grand imbécile malotru du monde et des enfers et devant notre Dieu, crétin, groin de porc, cul de jument, bâtard de boucherie, front pas baptisé, baise ta propre mère ! 
Voilà ce que les Cosaques ont à te dire, à toi sous produit d'avorton ! 
Tu n'es même pas digne d'élever nos porcs. 
Tordu es-tu de donner des ordres à de vrais chrétiens !! 
Nous n'écrivons pas la date car nous n'avons pas de calendrier, le mois est dans le ciel, l'année est dans un livre et le jour est le même ici que chez toi et pour cela tu peux nous baiser le cul !"
Signé : le Koshovyj Otaman Ivan Sirko et toute l'Armée Zaporogue


Voila qui est bien envoyé, même si l'affaire du hérisson me laisse un peu perplexe.

Le peintre russe Ilya Repine, dans un tableau géant (2m03 x 3m58) commencé en 1880 et terminé en 1891, imagine de manière plutôt baroque les Zaporogues en train d'écrire la lettre. Ivan Sirko, Otaman, c'est-à-dire chef militaire, et kharakternik, c'est à dire Chaman, des Zaporogues, celui qui fume la pipe en roulant des gros yeux, écoute ses officiers dicter la lettre en rivalisant de grossièreté. Tout le monde se marre, même le scribe a du mal à garder son sérieux, comme on le voit dans ce détail.

De fait, Repine présentait son tableau comme une étude du rire.
Le Tsar Alexandre III le lui acheta 35000 roubles, ce qui en fit le tableau russe le plus cher de son temps.
Il se trouve aujourd'hui au Musée russe de Saint-Petersbourg.

Plus tard, Guillaume Apollinaire livra aussi son interprétation de la lettre au Sultan, sous le nom de "Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople", dans le recueil de poèmes "Alcools" paru en 1913.


Plus criminel que Barrabas
Cornu comme les mauvais anges
Quel Belzébuth es-tu là-bas
Nourri d'immondice et de fange
Nous n'irons pas à tes Sabbats

Poisson pourri de Salonique
Long collier de sommeils affreux
D'yeux arrachés à coup de pique
Ta mère fit un pet foireux
Et tu naquis de sa colique

Bourreau de Podolie Amant
Des plaies et des ulcères
Groin de cochon cul de jument
Tes richesses garde-les toutes
Pour payer tes médicaments


Et c'est ainsi que l'on peut rester dans l'histoire, sans pyramide ni monument, sans même un livre, mais seulement avec une lettre, et d'injures qui plus est...



*J'ai un peu arrangé la traduction de Wikipédia

Sources : Wikipedia
http://surfacefragments.blogspot.com/2012/06/zaporozhian-cossacks-by-ilya-repin.html

dimanche 25 novembre 2012

Les aventures de Marguerite Alacoque, et ce qu'il en advint par la suite

Marguerite Alacoque naquit le 22 juillet 1647 dans une famille aisée de Bourgogne. Son père est juge et notaire royal des seigneuries du Terreau, de Corcheval et autres lieux. Toute petite déjà Marguerite aimait se cacher dans les bois pour prier et se prosterner devant la statue de la vierge Marie. (Il faut tenir compte du fait que les sources concernant sa vie sont hagiographiques, au sens littéral du terme, c'est à dire relatives à la biographie des saints, on va y revenir, mais beaucoup plus tard.)

Eduquée au couvent des Ursulines, l'hagiographie, donc, rapporte qu'elle pratiquait dès l'âge de neuf ans "de sévères mortifications de son corps". Malgré tous mes efforts, je n'ai pas pu trouver sur internet des détails croustillants à ce sujet... Elle fut bientôt toute maigre et malade et on la ramena à la maison, où elle resta quatre ans sans pouvoir marcher. Ce n'est qu'après avoir fait voeu de se consacrer à la vie religieuse qu'elle fut, bien sûr, miraculeusement guérie.

A 17 ans, au cours d'une flagellation (aha !) Jésus en personne lui apparut pour lui faire une scène de jalousie parce qu'elle avait été au bal. Dès lors, contrite, elle se décida à entrer au couvent, au grand désespoir de sa famille. Elle finit tout de même par obtenir son admission au couvent de la Visitation de Paray-le-Monial sous le nom de Marguerite-Marie, à 24 ans, en 1671. Là, elle s'adonna à l'extase mystique et aux plaisirs masochistes les plus extravagants, écrivant des lettres d'amour à Jésus avec son sang, ou se forçant à manger du fromage alors qu'elle détestait ça !

A partir de 1673, Jésus se met à lui parler de son coeur. Voici ce qu'elle en écrit : "Ce Coeur divin me fut représenté comme dans un trône tout de feu et de flammes, rayonnant de tous côtés, plus brillant que le soleil et transparent comme un cristal. La plaie qu'il reçut sur la Croix y paraissait visiblement. Il y avait une couronne d'épines autour de ce divin Coeur et une croix au-dessus. Mon divin Maître (...) m'a encore assuré qu'il prenait un singulier plaisir d'être honoré sous la figure de ce Coeur de chair, dont il voulait que l'image fût exposée en public, afin, ajouta-t-il, de toucher le coeur insensible des hommes, me promettant qu'il répandrait avec abondance sur le coeur de tous ceux qui l'honoreront tous les trésors de grâces dont il est rempli et que partout où cette image serait exposée, pour y être singulièrement honorée, elle y attirerait toutes sortes de bénédictions."

On ne peut pas être plus clair et précis.  Marguerite fit un dessin dudit Sacré Coeur. On la voit ci-dessus présentant son nouveau logo.

 Les Visitandines, qui était d'un ordre plutôt discret, trouvaient que la piété de Marguerite et ses communications "intimes et continuelles" avec Jésus frisaient l'outrance, voire l'outrecuidance, en un mot qu'elle faisait rien qu'à se faire remarquer. Mais bientôt la renommée de Marguerite excéda les frontières du Charolais, et les Jésuites, à qui rien n'échappait en ces temps, prirent l'affaire en main.

Claude La Colombière
En 1675, Claude La Colombière est nommé recteur du collège de Paray-le-Monial. Professeur d'humantés, il a l'oreille de la Cour, pour avoir été le précepteur des enfants de Colbert, ministre des finances du roi Louis XIV. Il ne tarde pas à rencontrer Marguerite et à la convaincre qu'il est bien le "parfait ami et serviteur" que Jésus lui a promis de lui envoyer.

C'est La Colombière qui consacra ses talents d'écrivain prolifique à la promo du Sacré Coeur. Il fut ensuite envoyé à Londres comme confesseur de la Duchesse d'York, future reine d'Angleterre, ce qui ne lui réussit pas puisqu'il y attrapa une maladie de poitrine et une condamnation à mort pour complot papiste. Finalement condamné au bannissement, il revint mourir à Paray-le-Monial, probablement de la tuberculose.

A partir de 1675, comme par hasard, les coups de fil de Jésus à Marguerite sont destinés directement à Louis XIV : " Le Père Éternel (...) veut établir son empire dans le coeur de notre Grand monarque, duquel il veut se servir pour l’exécution de ses desseins. " Il veut "faire construire un édifice où sera le tableau de ce divin Coeur, pour y recevoir la consécration et les hommages du Roi et de toute la cour. Dans cet édifice le chef de la nation française reconnaîtra l’empire du divin Coeur sur lui-même et la nation, il proclamera sa royauté, se dira lieutenant du Christ ". Conclusion : " Je prépare à la France un déluge de grâces lorsqu’elle sera consacrée à mon divin coeur. "

Bon, c'est là que je voulais en venir. Voici quelques minutes que mes quatre fidèles lecteurs se touchent le front, se tordent les mains ou se rongent les ongles en se demandant avec angoisse si je n'ai pas sombré dans la religion, et à quoi rime tout à coup ce baratin théologique insipide. N'ayez pas peur ! Comme disait Jean-Paul II (non je blague). C'est que je voulais comprendre cette histoire de "consacrer la France au Sacré Coeur", d'où ça vient, et qu'est-ce que ça veut dire.

En réalité les révélations de la pauvre Marguerite tombent à pic. Depuis 1671, le Père Jean Eudes, Oratorien et fondateur de la Société des prêtres de Jésus et de Marie, dite des Eudistes, prêche à la cour de Versailles le culte du sacré coeur. Il a installé le séminaire des Eudistes à Caen et a posé en 1664 la première pierre d'une église dédiée "aux très saints coeurs de Jésus et de Marie". Il cherche de l'argent pour finir son église.

Mais voila que Louis XIV se fâche. Ayant appris que le Père Eudes dans un ancien sermon avait considéré qu'il fallait "soutenir toujours, même en matière douteuse, l'autorité du pontife romain",  il lui retire sa protection le 8 septembre 1673, puis, par lettre de cachet du 14 avril 1674, il le renvoie au séminaire de Caen. En 1674 également, le pape Clément X autorise la dédicace de l'église de Caen au Sacré Coeur.

A la lumière de ces événements, on comprend mieux la démarche de La Colombière, et si les sources historiques n'ont jamais pu établir que Marguerite ait eu connaissance des oeuvres de Jean Eudes, il n'en demeure pas moins que toute cette affaire de Sacré Coeur est un détail qui s'inscrit dans la vaste et séculaire lutte pour le pouvoir entre le pape et le roi de France. Détail qui n'est pas négligeable politiquement, comme on va le voir par la suite.

A partir de 1675 le culte populaire du sacré coeur se répand dans toute la chrétienté. Il a encore aujourd'hui un franc succès en Amérique latine, où certaines écoles catholiques portent des noms tels que "école du Sacré Coeur Sanglant de Notre Seigneur Jésus et du Très-Saint Agneau Pascal" assorti d'une représentation de l'organe en question d'un réalisme si saisissant qu'il doit donner des cauchemars aux petits enfants des dites écoles.

Mais du côté politique, rien à faire. Marguerite continue jusqu'à sa mort en 1690 d'essayer de faire entendre son message au roi. Elle demande au fameux père La Chaise, confesseur du roi, de transmettre les commandes de Jesus himself, mais il n'en fait rien. En 1682, la déclaration des quatre articles, rédigée par Bossuet, fixe les libertés de l'église gallicane. Louis XIV est en conflit ouvert avec le pape Innocent XI. Les Eudistes ont perdu la partie.

A partir de 1675 aussi, une partie du clergé et de la société française appelle de ses voeux cette fameuse consécration de la France au Sacré Coeur. Périodiquement, une bonne soeur par ci par là renoue avec les visions et les prédications de Marguerite Alacoque. En 1720, Anne-Madeleine Rémusat obtient de Mgr de Belsunce, évêque de Marseille (celui du cours Belsunce), la consécration de la ville et de son diocèse au sacré coeur de Jésus pour échapper à la peste.

François-Louis Hébert
Les adorateurs du Sacré Coeur reviennent à la cour avec Marie Leszczynska, reine de France, la femme de Louis XV, qui avait été élevée par les Visitandines à Varsovie. Prenant les choses dans le bon ordre, elle commença par obtenir l'autorisation de l'assemblée des évêques de France pour instituer la fête du sacré coeur dans tous les diocèses, puis la confirmation du pape en 1765. Rien là qui ne puisse remettre en cause l'autonomie de l'église gallicane.

Mais vint la révolution : le 12 juillet 1790, la Constituante vote la Constitution civile du clergé. C'est la cata pour les cathos. Pie VI la condamne en avril 1791. Les 167 monastères de la Visitation en France s'emploient également à la rejeter. Le sacré-coeur devient l'emblème de la contre-révolution. François-Louis Hébert, supérieur général de la congrégation des Eudistes, tout droit sorti du séminaire de Caen, alimente lui aussi l'opposition depuis la maison des Eudistes de Paris, rue Mouffetard. En 1792, il est nommé confesseur de Louis XVI, après que son précédent confesseur, le curé de Saint-Eustache, eut prêté serment à la constitution civile du clergé.

Le père Hébert reste aux cotés de Louis XVI pendant la prise des Tuileries et jusqu'à son emprisonnement au temple. Arrêté le 12 août 1792, Hébert sera tué à la prison des Carmes le premier jour des massacres de septembre. Or, à partir de 1792 commence à circuler un document intitulé "Voeu par lequel Louis XVI a dévoué sa Personne, sa Famille et tout son Royaume au Sacré-Coeur de Jésus", dont on dit, dont on dit encore aujourd'hui, qu'il a été soit recueilli pieusement par Hébert, soit rédigé à la prison du temple.

Dans ce "voeu de Louis XVI", connu à l'époque sous le nom de "prière de Louis XVI au Temple" qui est un faux très probablement fabriqué par Hébert, le roi prétendument s'engage, s'il recouvre la liberté, à révoquer la constitution civile du clergé, à rétablir une fête solennelle en l'honneur du sacré-coeur de Jésus, à ériger dans une église une chapelle ou un autel dédié au sacré-coeur, et enfin il consacre la France au sacré-coeur.

Tout cela avait de quoi inspirer les papistes, notamment les Vendéens et Chouans, à adopter le sacré coeur comme emblème. De leur coté, les révolutionnaires avaient tendance à décapiter sous la terreur les personnes arrêtées arborant le sacré coeur ou en possession de la "prière de Louis XVI". Bref, comme dirait Nicolas Sarkozy, c'était un sujet clivant.

La bannière du sacré coeur est encore brandie aujourd'hui par les royalistes et chrétiens extrémistes, je l'ai vue l'année dernière à Paris, dans une manifestation contre la pièce de théâtre Golgota Picnic, jugée blasphématoire.

Or donc gardons à l'esprit que les notions de soumission du pouvoir temporel au pape, de contre-révolution, de consécration de la France au sacré coeur et d'érection d'une église dédiée au sacré coeur sont intimement liées depuis les origines.

Il est temps de revenir aux aventures, posthumes cette fois, de Marguerite Alacoque. L'enquête en vue de sa béatification se poursuit au Vatican pianissimo depuis 1714. Après 110 ans de réflexion, elle est proclamée Vénérable par Léon XIII en 1824, peut-être galvanisé par un nouveau message en 3D de Jésus, adressé cette fois à une certaine Marie de Jésus, religieuse de la congrégation des chanoinesses régulières de Saint Augustin, plus connue sous le nom de couvent des oiseaux.

Jésus commence par assurer à Marie du même nom que le voeu de Louis XVI est authentique ; que c'est lui-même qui l'a composé et prononcé. Tiens tiens... Il lui répète sur tous les tons qu'il désire toujours aussi ardemment que ce voeu soit exécuté. Les mauvaises langues feraient remarquer que Jésus à son tour aurait pu être inspiré par le fait que Louis XVIII, après avoir restauré la royauté en France, était occupé en 1823 à mourir d'hydropisie, de la goutte, de la gangrène et autres maladies répugnantes, pendant qu'à la Chambre, les ultras votaient des lois liberticides et préparaient l'avènement de Charles X.

En tous cas, une fois de plus, les voeux de Jésus ne sont pas entendus. Mais aussi, quelle idée de ne s'adresser qu'à des religieuses cloîtrées ? Que n'a-t-il causé au Roi lui-même ? Ou bien publié une lettre ouverte dans le Moniteur Universel ?

Les visitandines de Paray-le-Monial continuent de leur coté de faire la promo de Marguerite.
Elles distribuent des images pieuses et des médailles miraculeuses, publient des ouvrages religieux qui toujours rappellent que le "salut de la France" est lié à la dévotion au coeur de Jésus.

Enfin, Marguerite est béatifiée par Pie IX en 1864. La France du second empire est une espèce de monarchie constitutionnelle. La politique italienne de Napoléon III donne du mouron aux papistes français. Il a guerroyé avec l'Autriche et permis l'unification de l'Italie en 1861, ce qui menace directement les Etats pontificaux. Pour calmer l'ire des catholiques français, l'empereur laisse des troupes à Rome pour empêcher son annexion par le royaume d'Italie, dont la capitale est à Florence. C'est l'époque des chemises rouges de Garibaldi. Les Français se battent aux cotés des troupes pontificales contre les Italiens.
Malgré tout le Pape n'est pas content : à la fin de 1864 il publie un Syllabus qui condamne tout à la fois le libéralisme, le socialisme, le gallicanisme, le rationalisme et la laïcisation de la société.

L'annonce de l'abolition du régime impérial devant le palais
du corps législatif à Paris, le 4 septembre 1870.
Jacques Guiaud, 1872
Puis vient l'année terrible, comme disait Victor Hugo : 1870. En juillet 1870, le Pape est occupé à faire proclamer l'infaillibilité pontificale par le concile Vatican I, pendant que Napoléon déclare la guerre à la Prusse. Tous les deux vont aller au tapis en un temps record.
Le 2 septembre, Napoléon III capitule à Sedan. Le 4, l'Assemblée Nationale proclame la déchéance de l'empereur et l'avènement de la IIIème République. Le 19 septembre débute le siège de Paris par l'armée prussienne.

Le 20 septembre, les troupes du roi Victor-Emmanuel II rentrent dans Rome et annexent la ville au Royaume d'Italie. Le 9 octobre, les territoires des Etats pontificaux sont réunis à l'Italie par plébiscite. C'est la fin du pouvoir temporel du Pape, après mille ans (mille ans !!), de règne sur les Etats pontificaux.

Pour les catholiques, c'est plus que la cata. C'est carrément la fin du monde. 1790, c'est de la rigolade à coté. C'est forcément un châtiment de Dieu, mais qu'ont-ils fait pour mériter ça ? En plus, la France est occupée par les Allemands, il y a du mouron à se faire. Immédiatement, le 4 septembre 1870, le jour de l'abolition de l'Empire, Mgr Fournier, évêque de Nantes, attribue la défaite de la France à la punition divine d'un siècle de déchéance morale, depuis 1789.

Il faut expier, et surtout réaliser ce fameux voeu national que le petit Jésus réclame en vain depuis des siècles. Des évêques partout en France dédient leurs paroisses au sacré-coeur. La société Saint-Vincent-de-Paul, fondée en 1833 par des laïcs préoccupés de charité publique, invite dans ses conférences les bourgeois à faire de même. Par un raisonnement étrange mais pas complètement absurde, les pieux citoyens, qui n'ont plus de roi, et à qui on répète depuis un siècle que la souveraineté nationale leur appartient, estiment qu'ils peuvent et doivent eux-mêmes sauver la France en la vouant au sacré-coeur. Ils feraient mieux d'aller embrocher les uhlans, me direz vous, mais l'un n'empêche pas l'autre.

Pendant ce temps, les Visitandines de Paray-le-Monial ne sont pas restées les bras croisés, ni même les mains jointes. Elles s'affairent à publier entre 1867 et 1876 les soi-disant lettres de Marguerite Alacoque, et une "Histoire populaire de la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque" connaît deux éditions en 1865 et 1870.

Entrent en scène Alexandre Legentil et Hubert Rohault de Fleury, rentiers, millionnaires, héritiers de fortunes fondées par leurs grands-parents dans l'industrie, les parfaits grands-bourgeois. Legentil et Fleury étaient beau-frères, le père de leurs épouses respectives, qui étaient soeurs, si vous me suivez, Charles Marcotte, était architecte. Il fut le concurrent malheureux de Charles Garnier pour la construction de l'opéra de Paris. Il existe des portraits de tout ce monde par Ingres, qui était un ami de la famille.

Alexandre Legentil par Ingres
En septembre 1870, ladite famille est réfugiée à Poitiers pour échapper au siège de Paris, sous la protection de l'évêque du lieu, Mgr Pie, chef de file en France du courant " ultramontain ", c'est-à-dire favorable à une soumission totale de l'Église de France à l'autorité du pape. Aux conférences locales de Saint-Vincent de Paul, elle y rencontre les anciens zouaves français du Pape, démobilisés, qui vont combattre les Prussiens dans l'armée de l'ouest, puis combattront plus tard les communards.

C'est du brainstorming entre ces représentants de différents courants royalistes, papistes, ultra-réactionnaires que naît le premier projet de bâtir un édifice qui proclame que la France se repent et qu'elle retourne sous l'autorité de l'Église. En décembre 1870, Legentil et Rohault rédigent leur "vœu pour la construction d'une basilique dédiée au Sacré-Cœur". Cette première version du vœu, très longue, évoque les "péchés" de la France, citant comme exemples : l'insuffisance de l'aide apportée au pape pour la défense de ses États, les crucifix "arrachés" des écoles, l'érection à Paris d'une statue de Voltaire, les "horribles blasphèmes" qu'on entend partout et que l'autorité tolère... Elle parle aussi de la guerre, des "exactions et rapines des troupes prussiennes commandées par le chef de l'hérésie protestante" (le roi de Prusse).

Aucun lieu précis n'est encore proposé : c'est en 1871, après la Commune de Paris, que l'emplacement  sera choisi sur la colline de Montmartre, pour diverses raisons, mais c'est une autre histoire. En fait, c'est l'histoire que je voulais raconter au départ, mais je suis fatiguée de toutes ces bondieuseries, j'ai donc décidé de reporter l'aventure de l'érection de la Basilique, qui a provoqué l'un des débats politiques les plus longs et les plus passionnés en France depuis la révolution, à un épisode ultérieur...


Sources :
Wikipedia
Claude La Colombière, biographie officielle du Vatican
Aspects du monarchisme en Normandie (IVe-XVIIIe siècles). Actes du Colloque scientifique de l'« Année des Abbayes Normandes ». Caen, 18-20 octobre 1979
Raymond Jonas, France and the cult of the Sacred Heart, an epic tale for modern times, University of California Press, 2000
Alain Denizot, le Sacré-Coeur et la Grande Guerre, Nouvelles éditions latines
http://www.eudistes-france.com/superieur-generaux-1.php
Jacques Benoist, le Sacré-Coeur de Montmartre de 1870 à nos jours. Editions Ouvrières, Paris 1992.
Paris, Capital of Modernity, Edition Rootledge, 2003
La construction du Sacré-Coeur : un symbole anti-républicain. Le 18ème du mois, juillet 1998.