jeudi 10 juillet 2014

Le questionnaire de Proust

Marcel Proust à 15 ans par Nadar
C'est l'anniversaire de Marcel Proust. Il est né le 10 juillet 1871 dans une famille aisée du 16ème arrondissement de Paris. Comme chacun sait, le petit Marcel aimait se promener au jardin des Champs-Elysées. Il y fréquentait déjà du beau monde, notamment les soeurs Lucie et Antoinette Faure, dont le père Félix deviendrait plus tard président de la République.

D'après des sources peu fiables, il fut même question de mariage entre Marcel et Lucie Faure, projet mis à mal par la mort de Félix Faure dans des circonstances embarrassantes (on se souvient du mot de l'époque ; "Le président a-t-il toujours sa connaissance ? - Non, elle est sortie par l'escalier de service.")

En attendant, lorsqu'ils avaient treize ou quatorze ans, Antoinette Faure, la petite soeur, qui avait le même âge que Marcel, lui montra un album ramené d'Angleterre, intitulé « An Album to Record Thoughts, Feelings, &c ». Il y avait là-dedans un questionnaire, à la mode dans la bonne société victorienne, censé révéler à vos amis vos goûts et aspirations, l'ancêtre des tests psychologiques de Cosmo. Le questionnaire était en anglais, les enfants de la haute jactaient le rosbif à l'époque, ils devaient avoir des nurses anglaises. 

Quelques années plus tard, à 17 ans, Marcel Proust devance l'appel militaire et se retrouve au 76ème régiment d'Infanterie à Orléans. Là, il reprend le questionnaire, le modifie et ajoute des questions (tous les questionnaires en version anglaise ici). On peut voir les réponses, assez niaiseuses je trouve, de Proust sur Wikipedia.

Le manuscrit de ce questionnaire, intitulé "Marcel Proust par lui-même", fut retrouvé et vendu aux enchères en 2003, et publié par une maison d'édition un peu confidentielle. 

L'affaire en serait restée là sans Bernard Pivot, autre géant des lettres françaises, dans son genre. Animateur des émissions littéraires "Apostrophes" de 1975 à 1990, puis "Bouillon de culture" de 1990 à 2001, il pris l'habitude de soumettre les écrivains invités à ce qu'il appelle le questionnaire de Proust. 

En fait, en regardant bien, aucune des questions ne correspond à l'un ou l'autre des questionnaires auxquels Proust a répondu. Il s'agit donc plutôt du questionnaire de Pivot. Dans les archives de l'INA, un florilège de réponses à la question "Quel est votre juron ou blasphème préféré ?" 
  
La renommée et la carrière du questionnaire de Proust se transporta ensuite outre-atlantique. Les noctambules munis du câble connaissent peut-être l'excellente émission "Inside the Actor's Studio", qui fête ses 20 ans cette année, bon anniversaire également. James Lipton y interviouve des acteurs. Lipton est un fan de Bernard Pivot et soumet comme lui ses invités au Proust's Questionnaire, celui de Pivot. Quinze minutes de questionnaire ici sur youtube.

Le questionnaire de Proust fut ensuite repris par la magazine Vanity Fair, qui le soumet à une célébrité chaque mois en dernière page. Ce questionnaire se rapproche beaucoup plus du second questionnaire de Proust. Il a fait mes délices pendant vingt ans. Un recueil a été publié par son éditeur Condé Nast. Le voici en entier : 

1. What is your idea of perfect happiness?
2. What is your greatest fear?
3. What is the trait you most deplore in yourself?
4. What is the trait you most deplore in others?
5. Which living person do you most admire?
6. What is your greatest extravagance?
7. What is your current state of mind?
8. What do you consider the most overrated virtue?
9. On what occasion do you lie?
10. What do you most dislike about your appearance?
11. Which living person do you most despise?
12. What is the quality you most like in a man?
13. What is the quality you most like in a woman?
14. Which words or phrases do you most overuse?
15. What or who is the greatest love of your life?
16. When and where were you happiest?
17. Which talent would you most like to have?
18. If you could change one thing about yourself, what would it be?
19. What do you consider your greatest achievement?
20. If you were to die and come back as a person or a thing, what would it be?
21. Where would you most like to live?
22. What is your most treasured possession?
23. What do you regard as the lowest depth of misery?
24. What is your favorite occupation?
25. What is your most marked characteristic?
26. What do you most value in your friends?
27. Who are your favorite writers?
28. Who is your hero of fiction?
29. Which historical figure do you most identify with?
30. Who are your heroes in real life?
31. What are your favorite names?
32. What is it that you most dislike?
33. What is your greatest regret?
34. How would you like to die?
35. What is your motto?


Ma question préférée : what do you consider the most overrated virtue ? J'hésite depuis des années entre "Fitness", "Piety" et "Virginity"... 

Sur le site de Vanity Fair des tonnes de personnalités plus ou moins connues en France se prêtent à l'exercice. 

Ma réponse préférée, celle d'Emma Thompson : "What is the quality you most like in a man ? - Uxoriousness." (à vos dictionnaires !)



Des extraits des réponses remarquablement spirituelles (enfin, je trouve) de David Bowie : 
What is your idea of perfect happiness?
Reading.

What do you consider your greatest achievement?
Discovering morning.
What is your greatest fear?
Converting kilometers to miles.
What historical figure do you most identify with?
Santa Claus.
Which living person do you most admire?
Elvis.
What is the trait you most deplore in others?
Talent.
What is your favorite journey?
The road of artistic excess.
What do you regard as the lowest depth of misery?
Living in fear.
What is the quality you most like in a man?
The ability to return books.

dimanche 15 juin 2014

La force du nombre

Carte des utilisateurs de facebook ("seulement" 1,28 milliards)
D'après le site internetworldstats.com, l'internet comptait 2.405.518.376 utilisateurs au 30 juin 2012, environ 2,8 milliards en 2013 d'après l'Union Internationale des Télécommunications.

Ca fait du monde, même si Google trouve que ce n'est pas assez, et a fondé une entreprise qui s'appelle O3b pour "the Other 3 Billions", qui met sur orbite des relais satellites pas trop chers pour raccorder les laissés pour compte.

En attendant, ces 2,5 milliards de gens peuvent potentiellement se parler entre eux immédiatement et gratuitement, et faire des choses ensemble (une fois qu'ils ont payé leur fournisseur d'accès et appris l'anglais).  Mais que font-ils, à part regarder des films pornos et des photos de petits chats ? C'est un poncif prétentieux que de se plaindre de l'imbécillité de l'humanité qui aurait à sa disposition un outil extraordinaire pour changer le monde, et ne s'en servirait que pour propager des blagues salaces et des théories du complot.

Oui l'internet est un outil extraordinaire, dont personnellement je ne me remets toujours pas, et oui il a changé le monde.

Sans parler des chefs de guerre, des banquiers, des espions, des curés, des multinationales, etc. qui ont de plus en plus de mal  à dissimuler leurs méfaits, il y a des millions d'entreprises, à but lucratif ou pas, qui fonctionnent avec la participation des internautes. Pas seulement comme clients, c'est l'évidence, mais aussi comme collaborateurs.  Pour ne citer qu'un exemple, Ebay ne pourrait pas fonctionner sans feedback. Les marchands de chambres d'hôtel et d'informatique sont ceux qui s'appuient le plus largement sur les avis des utilisateurs. Lesquels peuvent certes être trafiqués, mais c'est là qu'intervient la force du nombre : un hôtelier et ses potes peuvent poster quatre ou cinq avis dithyrambiques sur leur propre boîte, mais probablement pas 1280. 

Les anglophones, qui nous donnent des mots pour mettre sur les choses nouvelles, ont inventé le crowdfunding (en français la finance participative) : on peut acheter des parts d'investissement immobilier, participer à toutes sortes d'investissements dans des start-up, et aussi bien sûr se faire arnaquer par des princes nigérians, mais qui ne risque rien n'a rien. Je recommande toutefois la possession d'un minimum d'intelligence et de méfiance, et d'un compte Paypal, avant de s'aventurer sur ce terrain. Citons parmi les sites qui ont pignon sur internet Kickstarter, Indiegogo, KissKissBankBank .

http://www.kiva.org/
Le crowdfunding est aussi une manne pour les associations charitables, évidemment, qui ont toutes un site internet avec un bouton "pour faire un don, cliquez ici". 

Je retiendrai mon association de micro-crédit favorite, Kiva, qui avec plus d'un million d'utilisateurs a prêté plus de 500 millions de dollars depuis 2005 (ça aide que le patron de Paypal leur ait offert la gratuité des transactions financières). J'ai fait l'apologie enthousiaste de Kiva en 2008 dans Modern Heroes, et ils se portent très bien depuis, merci pour eux.

Mais bon pour tout ça il faut avoir de l'argent superflu, ce qui n'est pas donné à tout le monde. Concentrons-nous donc plutôt sur la participation entièrement gratuite (et de préférence pas trop fatigante). 

Enter le crowdsourcing (tentatives en français : "collaborat", "externalisation ouverte", "impartition à grande échelle", aïe aïe aïe...).

Tout le monde connait le crowdsourcing, parce que tout le monde connait Wikipedia. L'encyclopédie en ligne est basée sur le présupposé qu'il y a beaucoup plus de gens qui aiment fournir des informations justes, précises et corroborées que de gens qui aiment faire des blagues et faire croire des conneries à leurs concitoyens. Et apparemment ça marche, puisqu'avec 28 millions de collaborateurs, 31 millions d'articles en 287 langues, Wikipedia contiendrait certes des erreurs, mais pas plus que l'Encyclopedia Britannica, parait-il. 

Wikipedia n'est plus le free-for-all qu'il était à ses débuts, il existe maintenant tout un processus de propositions, corrections et arbitrages avant de publier un article en ligne. Mais l'idée fondamentale est qu'une page vue par des centaines de milliers de gens qui ont la capacité de corriger ce qui leur semble être une erreur va statistiquement éliminer les propositions "aberrantes". C'est un processus stochastique, comme la sélection naturelle.

Réfléchissons deux minutes : Wikipedia a été fondée le 15 janvier 2001, moins de huit ans après que le CERN a fait cadeau au domaine public du World  Wide Web, développé par Tim Berners-Lee et Robert Caillau (total respect). Avec un minimum d'optimisme, une fois n'est pas coutume, on peut considérer que l'une des premières réactions de la communauté des internautes a été de créer une encyclopédie véritablement universelle mettant en commun tout le savoir existant pour l'offrir à tous GRATUITEMENT. Elle est pas belle la vie ?

Mais il existe des projets scientifiques participatifs de taille plus modeste et plus faciles à utiliser : mon préféré est Zooniverse (plus d'un million d'abonnés quand même). Voyez-vous, les scientifiques ont aujourd'hui les moyens techniques de collecter des masses de données. Principalement des millions de photos (surtout les astronomes, mais pas seulement). Sauf qu'ils n'ont pas ensuite le personnel pour les trier et les analyser, dire ce qu'il y a dessus, en un mot les regarder. Et c'est une chose que les ordinateurs ne savent pas encore faire. Or donc, l'idée de Zooniverse est de mettre en ligne les données, et de demander au public de les trier. 
On peut suivant ses goûts scruter des photos de galaxies, d'étoiles, de fonds marins, de planètes, de baleines, de trou noirs, la surface de la lune, du soleil, de mars, reluquer des chauve-souris, des condors, des cyclones, ou des animaux de la savane.

Impala - Snapshot Serengeti
Je suis fan de ce dernier, qui s'appelle Snapshot Serengeti. Il s'agit de repérer des animaux sur des photos prises par des appareils automatiques sensibles au mouvement installés dans le parc du Serengeti, comme son nom l'indique. La plupart du temps on ne voit rien, ou des bouts d'animaux plus ou moins identifiables, des arrière-trains en général. Mais de temps en temps on tombe sur une photo parfaite et on est super content. C'est comme un safari photo à domicile.

Le système là aussi est stochastique : chaque photo est vue par un certain nombre de personnes différentes. Si l'une d'entre elles se trompe, ce n'est pas grave. Mettons que 19 internautes ont vu un rhinocéros et un autre a vu un babouin, c'est qu'il était bourré, mais sur des centaines de milliers de photos, le résultat, statistique encore une fois, est parfaitement exploitable pour suivre l'évolution des populations de ces charmantes bêtes.

Autre projet épatant : le Smithonian Institute propose au public de déchiffrer et transcrire les manuscrits conservés dans ses archives, afin de pouvoir plus facilement les indexer et exploiter ensuite. Journaux de bord, récits d'explorateurs et principalement des notes de botanistes. Il y a un autre motif à cette entreprise c'est que les Etazuniens ne savent plus lire l'écriture cursive, qu'ils n'apprennent plus à l'école ! Mais c'est une autre histoire. 

A ma connaissance, le crowdsourcing le plus avancé en France est celui des sociétés de généalogie, dont les membres déchiffrent et mettent en ligne les registres d'état civil, mais la participation est rarement gratuite.

Pour les participants d'un niveau plus expert, on peut donner de la capacité de calcul de son ordinateur au CERN ou à d'autres labos scientifiques via BOINC (j'en ai parlé ici), ou même s'occuper d'une sonde spatiale récemment offerte au public par la NASA

Je parle de ceux que je connais pour les avoir testés, mais il y a des tonnes de projets scientifiques répertoriés par le site http://scistarter.com/.

A part ça si vous trouvez que l'épigraphie ou l'observation astronomique c'est boring, que votre truc c'est changer le monde, là maintenant, faut qu'ça pète bordel, en même temps vous n'avez pas le temps ou la santé pour vous engager dans les paras, Médecins Sans Frontières, les casques bleus ou l'EEIL, vous pouvez toujours signer des pétitions.

La place de la Seigneurie sans autos
Les esprits chagrins vous diront que c'est se donner bonne conscience à bon compte, un truc de feignasses, et qu'il faut balancer des cocktails molotov sur les CRS. Personnellement je suis pyrophobe, j'ai peur du feu et de tout ce qui est chaud, raison pour laquelle je ne fais pas la cuisine, mais ne nous égarons pas.

Je me flatte également de ne jamais avoir signé une pétition qui n'ait pas abouti, depuis le jour de 1979 où j'ai signé une pétition pour l'interdiction de la circulation automobile dans le centre historique de Florence, après avoir manqué me faire écraser sur la piazza della Signoria par la mercédès d'un touriste égaré.

Bien entendu, pour ne pas mettre à mal mon record, je suis très très très sélective, mais enfin ça prouve que c'est possible.


Livraison d'une pétition à Madrid, en 2011
Là aussi, les sites de pétitions en ligne sont légion. Moi j'aime bien Avaaz, et Change.org.
Avaaz est une puissance respectable, avec plus de 36 millions de participants, and -  literally -  counting, puisque l'on voit sur la page de garde le compteur avancer, ce qui a le don de me fasciner. Je soupçonne d'ailleurs que c'est ce gadget qui fait son succès. En France, l'accueil est mitigé, mais j'ai regardé toutes les critiques qui lui sont faites, et je n'ai rien trouvé de décourageant, les accusations émanant soit de fachos reconnus, soit de gens qui ne sont pas d'accord avec telle ou telle initiative du groupe.

Change.org est la mère de toutes les batailles de la pétition en ligne : 70 millions d'inscrits, avec un site qui pour être honnête est mieux fait que celui d'Avaaz, mais moins fun. Il y a notamment un moteur de recherche, oui mais voila, il n'y a pas les compteurs et les signatures qui défilent, ce qu'on peut être futile, parfois.

Ce qui m'étonne, c'est que la vénérable Amnesty International, pour qui écrire des lettres aux autorités et signer des pétitions est le coeur de métier depuis toujours, ait laissé passer ce train. Amnesty a trois millions d'adhérents, mais peut-être moins dilettantes que les signeurs de pétitions en ligne du dimanche, je suppose.

Et sinon, vous pouvez aussi regarder des petits chats, après tout ça ne fait de mal à personne, et c'est toujours ça.



 Sources
Wikipedia
http://rue89.nouvelobs.com/2014/06/14/les-satellites-google-vus-dafrique-lappetit-vient-mangeant-252843
http://www.lemonde.fr/technologies/article/2014/06/10/le-crowdfunding-affole-les-compteurs_4435314_651865.html
http://www.wired.co.uk/news/archive/2014-05/22/digital-democracy
http://www.smh.com.au/it-pro/it-opinion/the-internet-has-turned-us-into-compulsive-sharers-who-know-it-all-20140522-zrljb.html
http://www.iflscience.com/space/crowd-sourced-science-revive-space-probe
http://www.larevuedudigital.com/2014/06/expert/petition-en-ligne-en-france-3-millions-de-francais-pour-22-000-petitions/

dimanche 6 avril 2014

La part du lion

Pomeroy n'est pas un vignoble de Bourgogne. C'est un village paumé de la municipalité de Msinga, province du Kwa-Zulu Natal, Afrique du Sud. Solomon Linda y naquit dans une famille pauvre en 1900. Il chantait avec ses copains dans les mariages, des chansons dans le style à la mode de l'époque, l'isicathamiya (n'essayez pas de le prononcer), un chant a cappella syncopé repris beaucoup plus tard par Ladysmith Black Mombaso. Ladysmith est un patelin du coin d'ailleurs.

Solomon partit chercher du travail à Johannesbourg en 1931. Il chantait toujours, dans une chorale qui s'appelait Evening Birds. Lorsque la chorale se sépara, il fonda un groupe du même nom avec ses potes, tous originaires de Pomeroy. Ils avaient belle allure avec leurs costards rayés et leurs chapeaux, et un certain succès. Solomon Linda était le compositeur et le soprano (le plus grand sur la photo).

Eric Gallo, un immigrant italien, avait fondé à JoBurg le seul studio d'enregistrement au sud du Sahara. Il repéra les Evening Birds et leur fit enregistrer plusieurs morceaux en 1939, dont l'un, improvisé dit-on, s'appelait Mbube.

Le 78 tours de Mbube fut le premier à vendre plus de 100.000 exemplaires en Afrique.
Sa renommée parvint jusqu'en Europe, puis jusqu'aux oreilles d'Alain Lomax, le "légendaire" historien de la musique populaire (ses archives ont été mises en ligne récemment), qui le fit écouter au non moins légendaire folk singer Pete Seeger, toujours sur les bons plans (voir ce blog : We Shall Overcome).

Pete Seeger entendit "Wimoweh" à a place de "Uyimbube" dans la version originale, et enregistra le morceau sous ce titre avec son groupe The Weavers, en 1952. Le disque mentionnait comme compositeur "Paul Campbell", un pseudonyme des Weavers.

La même année, dans la jungle terrible jungle de la production musicale, Solomon Linda céda le copywright de Mbube à Eric Gallo contre dix schillings (environ cinquante centimes d'euros d'aujourd'hui) et un emploi pour laver le parterre et servir le thé dans les entrepôts du studio.

Ca la fout mal pour Pete Seeger, gauchiste, ami des pauvres. Dans les années 2000, il a déclaré "je n'ai pas réalisé ce qui se passait, et je le regrette. J'ai toujours laissé de l'argent aux autres. J'ai été plutôt stupide." Plus tard il a affirmé avoir exigé de ses producteurs que Linda soit payé, et avoir personnellement adressé un chèque de mille dollars.

Wimoweh atteignit le Top 20 aux Etats-Unis. En 1959, le Kingston Trio enregistra une nouvelle version qui créditait la composition à Linda-Campbell. Enfin, en 1961, les producteurs Hugo & Luigi demandèrent à George David Weiss d'écrire des paroles pour Wimoweh.

Quelqu'un devait quand même se souvenir que Mbube signifie "le lion" en zoulou, puisque Weiss écrivit "The Lion Sleeps Tonight" pour les Tokens, qui devint le succès phénoménal que l'on connaît (et à mon avis la meilleure version à ce jour).

Au cours des deux années qui suivirent, plus de 150 "covers" furent enregistrées dans le monde, du Japon à la Finlande. Solomon Linda avait de nouveau disparu des crédits. Henri Salvador en personne écrivit les paroles en français dès 1962 pour "Le lion est mort ce soir". Et c'est ainsi que le lion est mort pendant son sommeil.

Pendant ce temps, les huit enfants de Solomon Linda subsistaient (ou pas) de porridge et de bouillon de pattes de poules. Deux d'entre eux moururent de malnutrition. Solomon lui-même mourut en 1962 d'une maladie des reins, avec l'équivalent de 22 dollars sur son compte en banque. Sa femme n'eut pas les moyens de lui payer une pierre tombale.

Et tout resta ainsi dans le meilleur des mondes possibles, durant trente ans.
En 1990 à l'expiration du copyright initial sur The Lion, George Weiss alla en justice pour récupérer l'intégralité des droits, face à divers producteurs. Au cours des débats, il apparut que Wimoweh n'avait pas été composée par Paul Campbell, puisqu'il était fictif, et que ce n'était pas non plus une chanson traditionnelle appartenant au domaine public, mais qu'elle avait bien un auteur. Weiss déclara qu'il avait toujours veillé à ce que la famille de Solomon Linda reçoive une part équitable (ah bon ?).

Le 1er janvier 1992, une cour d'arbitrage statua que les droits revenaient à Weiss, qui devait reverser 10% des royalties aux ayants-droit de Linda, juste au moment où le Lion allait être de nouveau projeté dans une autre dimension grâce à Disney avec Le Roi Lion.

Si nous savons tout cela,  c'est grâce à Rian Malan, un journaliste sud-africain au coeur pur (qui a été appelé "le Hunter S. Thompson d'Afrique du Sud"), qui commença à s'intéresser à l'affaire dans les années 90. Il interviewa certains protagonistes, puis rendit visite aux filles survivantes de Solomon Linda à Soweto : Fildah, Elisabeth, Delphi et Adelaïde.

En rassemblant les papiers de la famille, il parvint à établir qu'elles avaient dû recevoir autour de 12.000 dollars en tout depuis 1991. C'était toujours la misère. Les quatre filles de Solomon vivaient dans une cabane avec une dizaine d'autres personnes, dont la plupart dormaient à même le sol ; la plus jeune, Adelaïde, tremblait de fièvre avec une infection qu'elle ne pouvait pas soigner faute d'argent. Rian Malan fit de son mieux pour expliquer toute l'histoire de ces inconnus américains qui s'étaient partagé le magot, leur apporta un tas de documents légaux incompréhensibles, et finalement leur donna une lettre dans laquelle George Weiss lui assurait que ses subordonnés déposaient la part "correcte et équitable" des bénéfices sur le compte de leur mère, "Mme Linda". Seul contretemps : elle était morte et enterrée depuis dix ans.

Rian Malan
Puis Rian Malan rentra chez lui et continua de faire son métier, ce qui aboutit à la parution, en 2000, d'un énorme et passionnant article en quatre parties, sous le titre "In the jungle", qui est reproduit ici.

Alors que l'article était sous presse, suivant l'expression consacrée, il reçut un appel des filles Linda, dans un état "de jubilation quasi-hystérique". Les deux premiers chèques pour un montant total de 12.000 dollars étaient arrivés à la banque.

L'article fit de Solomon Linda une cause célèbre : les reporters du monde entier affluèrent à la petite maison de Soweto. La BBC finança un documentaire sur son histoire. Le ministère de la culture sud-africain mit en place une task force... Un jeune avocat afrikaner du nom de Hanro Friedrich consacra bénévolement des milliers d'heures à reconstituer le parcours légal des droits d'auteur. Devant tant d'agitation, le PDG de Johnnic Entertainment, maison mère de Gallo Records, finit par annoncer en 2002 que sa société allait prendre en charge gratuitement la gestion des affaires des filles Linda, et placer à leur service le plus éminent spécialiste des droits d'auteur du pays.

Eminent en effet était le Dr Owen Dean, qui obtint en 2006 un arrangement (settlement) pour la reconnaissance des droits d'auteur de Solomon Linda et le paiement des royalties rétroactivement depuis 1987 "for an undisclosed amount", ainsi que le paiement des droits à venir. Les "experts de l'industrie" estiment que les droits pourraient valoir au moins quinze millions de dollars.




Sources : 
Livre : The Lion Sleeps Tonight and other stories of Africa. Rian Malan, Grove Press, 2012, 368 p.
Film : A Lion's Trail  South Africa 2002, 54 min.
by François Verster
http://longform.org/stories/in-the-jungle-rian-malan
http://performingsongwriter.com/lion-sleeps-tonight/
Afrik.com : la vengeance du lion 2004
http://www.npr.org/blogs/therecord/2012/03/28/148915022/alan-lomaxs-massive-archive-goes-online
http://research.culturalequity.org/home-audio.jsp
La plainte de Owen Dean, cabinet Spoor & Fisher
BBC : Disney settles Lion song dispute 16/02/2006

samedi 30 novembre 2013

Thanksgiving

Représentation "traditionnelle" de Thanksgiving
Les Européens n'ont au mieux qu'une vague notion de ce qu'est Thanksgiving, une fête du mois de novembre où les Etatsuniens se réunissent en famille pour manger de la dinde et des tartelettes.

Littéralement thanksgiving signifie action de grâce, et c'est un jour férié institué (à plusieurs reprises dans l'histoire des Etats-Unis, dont principalement par Lincoln en 1863) comme une journée nationale de prière.

Mais ce qui a piqué ma curiosité, c'est la petite histoire de Thanksgiving. Si vous demandez à un Américain ce que signifie cette fête, il vous racontera probablement que Thanksgiving commémore le repas offert aux Indiens par les pèlerins du Mayflower pour les remercier de leur aide. C'est ce qu'on lui a raconté quand il était petit.
Evidemment, l'histoire populaire de Thanksgiving appartient à une catégorie de mythes que l'on peut appeler "l'Histoire racontée aux enfants". L'équivalent Yankee de Charlemagne à la barbe fleurie rendant la justice sous son chêne, si vous voulez.

Mais que s'est-il véritablement passé à Plymouth en 1621 ?
Il est établi que les fameux pèlerins du Mayflower ont touché terre à Cape Cod en novembre 1620. Leur destination était la colonie anglaise de Jamestown en Virginie, mais leur bateau avait été dérouté par une tempête près de 800 km au nord, dans l'actuel état du Massachusetts, où il fait un froid de loup en hiver. Il passèrent l'hiver 1620 sur leur bateau, principalement occupés à mourir de froid, de faim, et du scorbut.

Au printemps ils s'installèrent dans un village abandonné par les Indiens, qu'ils baptisèrent Plymouth du nom de leur port de départ. Les Indiens évidemment n'étaient pas des Indiens, mais en l'occurrence des autochtones Wampanoag, et les pèlerins n'étaient pas non plus des pèlerins. Sur les 102 passagers, 33 étaient des "séparatistes" ou "dissenters" anglais fâchés avec l'église anglicane, et 67 étaient des Londoniens modestes cherchant fortune. C'est Lincoln encore qui avait du talent pour la communication, qui les appela "pèlerins" pour faire joli.
Il n'en restait que 53 en mars 1621 lorsqu'ils reçurent la visite de Massasoit, le sachem (chef) des Wampanoag, (en réalité son vrai nom aurait été Ousamequin, et Massasoit serait un titre qui lui-même signifie grand sachem, mais bref) accompagné d'un interprète du nom de Squanto, ou Tisquantum. Les aventures de Squanto sont fascinantes, il avait appris l'anglais après avoir été enlevé par un capitaine anglais, puis vendu comme esclave, racheté par des moines, puis avait réussi à rentrer chez lui pour trouver sa tribu anéantie par les conquistadors et les maladies.

En mars 1621, la colonie anglaise de Plymouth est dans une situation d'extrême faiblesse. La condition des Wampanoag n'est pas brillante non plus. Ils ont été décimés par les épidémies de maladies apportées par les Européens, la variole, ou peut-être la leptospirose. Quand je dis décimés c'est un euphémisme, puisque décimer veut dire littéralement tuer un dixième, or on estime que jusqu'à 90% des Wampanoag avaient péri au cours des années précédentes.  C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la région était dépeuplée et les Anglais avaient trouvé un village abandonné.

Massasoit et John Carver (wikicommons)
Massasoit signa un accord avec le chef des Anglais John Carver lui cédant un territoire de 49km². Il est probable que les Wampanoag n'avaient pas la notion de la propriété et se référaient plutôt au droit d'habiter le territoire et d'en tirer leur subsistance, ce qu'on appellerait aujourd'hui l'usufruit. Mais en tous cas, à propos de subsistance, les Wampanoag montrèrent surtout aux Anglais comment pêcher poissons et anguilles, chasser le gibier et planter le maïs. A ce titre, ils les ont sauvés d'une mort certaine.

A l'automne 1621, les pèlerins célèbrent leur première récolte. Il existe deux témoignages d'époque des pèlerins William Bradford et Edward Winslow. Voici ce qu'écrit ce dernier : "Notre récolte étant ramassée, notre gouverneur envoya quatre hommes à la chasse, de façon à ce que nous puissions nous réjouir ensemble de manière spéciale après avoir récolté les fruits de notre labeur. (...) A ce moment, entre autres récréations, nous nous entraînions avec nos armes à feu, un grand nombre d'Indiens venant parmi nous, et parmi eux leur plus grand roi Massasoit, avec quelques 90 hommes, que pendant trois jours nous avons reçus et nourris (whom for three days we entertained and feasted), et ils sont partis tuer cinq cerfs, que nous avons apportés à la plantation et offerts à notre gouverneur, notre capitaine et d'autres."

Comme on le voit il n'est nulle part question de messe d'action de grâce, bien qu'il soit fort possible qu'il y en ait eu une, "entre autres récréations", car les premiers pèlerins aussi bien anglais qu'espagnols rendaient grâce à Dieu à tout bout de champ pour le simple fait d'être encore vivants.

Maintenant ce qui est amusant c'est de comparer le récit de Winslow, qui a le mérite d'avoir été témoin oculaire de l'affaire, avec la version des Wampanoag.

Ramona Peters
En novembre 2012, une certaine Ramona Peters, directrice du département pour la préservation historique de la tribu Mashpee Wampanoag,  donne sa version dans une interview au site Indian Country Media Network. Elle raconte l'histoire comme si elle y avait participé personnellement. "Vous avez  probablement entendu parler de comment Squanto les avait aidés à planter le maïs ? Alors c'était leur première récolte, et il préparaient une action de grâce de leur côté. (...) Ils tiraient avec leurs fusils et leurs canons en guise de célébration, ce qui nous alerta parce que nous ne savions pas sur quoi ils tiraient. Alors Massasoit rassembla 90 guerriers et se présenta à Plymouth prêt au combat s'il le fallait, s'ils étaient en train de capturer nos gens. Ils ne savaient pas. C'étaient une mission de reconnaissance. Quand ils sont arrivés il fut expliqué par un interprète qu'ils célébraient la récolte, et nous avons décidé de rester pour nous assurer que c'était vrai. (...)

Pendant ces quelques jours, les hommes partirent chasser et rassembler de la nourriture, du cerf, des canards, des oies, du poisson. Il y avait là 90 hommes et à l'époque je pense qu'il ne restait que 23 survivants de ce bateau, le Mayflower, alors vous pouvez imaginer la peur. Ils [les colons] étaient vulnérables sur cette nouvelle terre, des nouveaux animaux, même les arbres, ces arbres n'existaient pas en Angleterre en ce temps là. Les gens oublient qu'ils venaient juste de débarquer et la côte était très différente de ce à quoi elle ressemble maintenant. Et leur culture - des nouveaux aliments, ils avaient peur de manger un tas de chose. Alors ils étaient très vulnérables et nous les avons en effet protégés, pas seulement soutenus mais protégés. Vous pouvez voir à travers leurs journaux qu'ils étaient toujours inquiets et, malheureusement, quand ils étaient nerveux ils étaient très agressifs."

Notons tout d'abord que les deux versions ne sont pas incompatibles. Finalement, on peut établir que les Wampanoag ont effectivement aidé les colons, lesquels ont fait une fête pour célébrer leur première récolte, et que les Wampanoag se sont pointés, attirés par les coups de feu. Ils ont peut-être échangé des présents de gibier en signe de paix. Ils ont peut-être festoyé ensemble, ou côte à côte, ce qui vu l'ambiance de l'époque devait déjà relever de l'exploit.

Bien entendu, il n'y a pas de raison d'accorder plus de crédit au récit des Wampanoag, qui ont leurs propres intérêts à donner un certain "spin" à l'histoire.
On est de toute façon loin de la légende des gentils pèlerins "invitant" les gentils Indiens pour les "remercier". C'était plutôt une paix armée, qui a tout de même duré 50 ans après cela, ce qui était remarquable en ces temps de massacres et de génocide.

Cette anecdote a été embellie puis mélangée on se sait quand avec la tradition des actions de grâce pour donner le Thanksgiving d'aujourd'hui. On note enfin que l'on ne trouve nulle trace de dinde dans l'aventure, encore moins de tarte à la noix de pécan ou de confiture d'airelles, vu que les Indiens n'avaient pas de sucre, et que les réserves apportées par les colons étaient depuis longtemps épuisées...

Les Wampanoag aujourd'hui (2012) en train de signer un accord
avec l'Etat de Massachusetts pour la construction d'un casino...



Sources : 
http://education-portal.com/academy/lesson/the-mayflower-plymouth-massachusetts-bay-colony.html#lesson
http://www.history.com/topics/thanksgiving
http://en.wikipedia.org/wiki/Thanksgiving_(United_States)
http://en.wikipedia.org/wiki/Wampanoag_people
http://www.plimoth.org/learn/MRL/interact/thanksgiving-interactive-you-are-historian
http://indiancountrytodaymedianetwork.com/2012/11/23/what-really-happened-first-thanksgiving-wampanoag-side-tale-and-whats-done-today-145807
http://brokenmystic.wordpress.com/2008/11/27/the-truth-about-thanksgiving-brainwashing-of-the-american-history-textbook/

mardi 15 octobre 2013

Les roses d'Héliogabale



Lawrence Alma-Tadema, de son vrai nom Lourens Alma Tadema, naît dans une famille néerlandaise aisée. En 1852, il intègre l'Académie d'Anvers et devient l'élève de Gustave Wappers, puis de Nicaise de Keyser. Tous deux sont proches du mouvement romantique, et de Keyser, en particulier, encourage ses élèves à peindre des sujets historiques.

En 1862, il se rend à Londres pendant l'Exposition universelle. Lorsqu'il visite le British Museum, il est très impressionné par la collection d'objets égyptiens et particulièrement par la frise du Parthénon, ce qui influencera considérablement son œuvre par la suite.

En 1863, il épouse une Française, Marie Pauline Gressin de Boisgirard, et découvre l'Italie lors de leur voyage de noces. Alors qu'il avait prévu d'y étudier l'architecture des églises primitives, il tombe sous le charme des ruines de Pompéi. Il en rapportera une impressionnante collection de photographies qui lui servira de documentation pour ses toiles à venir, représentant pour la plupart des scènes de la vie courante durant l'Antiquité. Plus tard, sa grande habileté à reproduire l'architecture antique lui vaudra le surnom de «peintre du marbre».

De retour d'Italie, il s'installe à Paris où il rencontre le célèbre marchand d'art belge Ernest Gambart, qui l'encourage dans la voie qu'il a choisie et lui commande une vingtaine de toiles pour sa galerie londonienne. Le succès est immédiat.

Craignant une invasion prussienne, il quitte la France, tout comme Monet et Pissarro, et s'installe à Londres en 1870. Les expositions se succèdent, lui assurant un immense succès, aussi bien en Europe qu'aux États-Unis ou en Australie, pays où de nombreux prix lui sont décernés. En 1876, il devient membre de l'Académie Royale et en 1899, il est anobli par la reine Victoria.

Un temps associé aux pré-raphaélites, Alma-Tadema, plus tard qualifié de pompier ou de kitsch, connut le succès en nourrissant la fascination de la bourgeoisie victorienne pour la représentation fantasmée de la décadence romaine.

Les roses d'Héliogabale, tableau monumental de 132 x 214 cm, représente sous ses apparences miêvres une scène cruelle : il s'inspire d'une anecdote rapportée par l'histoire ancienne. Héliogabale, éphémère empereur romain du IIIème siècle, dont l'histoire a retenu l'extravagance, la débauche et la prodigalité, organise le plus raffiné des supplices en noyant ses convives sous un torrent de fleurs.

Etendu sur un couche de nacre et d'argent, habillé d'or, l'empereur contemple la scène avec indifférence, tandis que ses invitées semblent s'en amuser. Le peintre se serait représenté sous les traits de l'homme en vert à droite du tableau. Le visage d'Héliogabale est inspiré du portrait sculpté qui se trouve au musée du Capitole à Rome. On retrouve la culture classique et le souci d'exactitude du peintre dans les éléments d'architecture en marbre et la statue de bronze à l'arrière-plan, copie d'une statue romaine en marbre qui se trouve au Vatican et représente Bacchus et Ampelus.

Au premier plan, les courtisans sont submergés par l'avalanche de roses . Plus de deux mille pétales sont représentés sur la toile. La perspective donne au spectateur l'impression de partager le sort des invités. Ceux-ci ne semblent pas très inquiets, distraits par le luxe et la volupté de la scène, encore ignorants de leur sort. Le traitement somptueux qui dissimile un crime terrible, donne à l'oeuvre une ambiguïté morbide.

Le tableau, exposé à Londres en 1888, fut acheté par le riche ingénieur John Aird pour orner le salon de son épouse. Il fait encore aujourd'hui partie d'une collection particulière à Mexico, mais on peut le voir au Musée Jacquemart-André à Paris, dans l'exposition "Désir et volupté à l'époque victorienne" jusqu'au 20 janvier 2014.

Sources
Wikipedia
http://desirs-volupte.com/fr/les-roses-dheliogabale/?theme=1
http://www.musee-jacquemart-andre.com/sites/default/files/beaux-arts_1.pdf

mardi 20 août 2013

Anonymous et le masque

Je ne veux pas parler de l'association Anonymous, qui est un sujet fascinant très bien traité par le documentaire "We are Legion, the story of the Hacktivists". Pour ceux que ça intéresse, on le trouve très facilement sur internet, sous-titré en diverses langues.

Non, ce qui m'intrigue c'est le symbole d'Anonymous, le masque dit de Guy Fawkes. Pourquoi ce masque en plastique blanc, ce sourire interlope, cette moustache à la d'Artagnan ? Et qui est Guy Fawkes ?

L'histoire commence le 5 novembre 1605, lorsque Guy Fawkes est arrêté dans les sous-sols de la chambre des Lords, alors qu'il s'apprête à faire exploser 36 barrils de poudre.
Fawkes est loin d'être un révolutionnaire, c'est un fils de bourgeois protestants du Yorkshire, converti à un catholicisme homicide par son éducation à l'école Saint Peter de York, semblerait-il. Il s'engagea dans diverses armées catholiques et pourfendit les protestants aux Pays-Bas et en Espagne, avant de retourner en Angleterre pour ourdir l'assassinat du roi. Cet événement est connu dans l'histoire et la petite histoire anglaises sous le nom de "conspiration des poudres".

Au lieu de creuser un tunnel sous la chambre des Lords, ce qui est long et salissant, Fawkes et ses complices trouvèrent à louer une cave sous le bâtiment, comme c'est pratique. Fawkes étant l'expert en explosifs, c'est lui qui était dans la crypte avec la poudre. L'histoire ne dit pas s'il avait l'intention de survivre à l'explosion, ou s'il aurait plutôt dû être le patron des terroristes suicidaires : complot, guerre de religions, attentat, explosion, coup d'état... Ca me rappelle vaguement quelque chose, mais quoi ?

Après son arrestation, Fawkes fut abondamment torturé et condamné à mort. Il se tua en se jetant du haut de la plate-forme de l'échafaud plutôt que de subir sa condamnation à être "pendu, traîné puis écartelé".

Ce qui est sûr c'est que l'attentat (raté) de Guy Fawkes n'avait pas pour but d'instaurer la souveraineté populaire ou les lendemains qui chantent, mais de remettre sur le trône une dynastie papiste. Ceci dit, on comprend que l'idée de faire sauter toute la famille royale et une bonne partie de l'aristocratie d'un seul coup ait eu de quoi séduire quelques esprits tordus.

Guy Fawkes est devenu en Angleterre une sorte d'anti-héros folklorique. Tous les 5 novembre, la Guy Fawkes night, moitié carnaval, moitié Halloween, est une fête où les enfants promènent une effigie de Guy Fawkes en demandant "a penny for the Guy", que l'on brûle ensuite sur un bûcher, accompagné de feux d'artifice.

Pendant des siècles la fête a représenté un témoignage de loyauté envers la monarchie, une mise en garde du peuple contre l'ennemi intérieur, et aussi une manifestation férocement anti-catholique. Souvent l'effigie du pape était brûlée à la place de celle de Fawkes. A tel point que George Washington, alors commandant des forces américaines rebelles, interdit les Guy Fawkes nights par ordonnance du 5 novembre 1775, comme étant insultantes pour ses alliés canadiens.

Tout comme celle des mousquetaires, l'aventure de Guy Fawkes a inspiré de nombreux romans, chansons, poèmes et tableaux. Il est représenté avec un bouc, une moustache et un grand chapeau, ce qui était la mode de l'époque, et n'avait vraiment rien d'original, comme le montre le portrait de groupe ci-dessus.

Mais quittons le sanglant XVIIème siècle pour nous rendre en 1982 dans le Northamptonshire. Le génial et peu commode écrivain Alan Moore est en train de réfléchir à un scénario de bande dessinée pour le magazine Warrior, intitulé V. for Vendetta : dans un futur proche (1997 !), après une guerre nucléaire, le Royaume-Uni est un Etat policier dirigé par le parti Norsefire. V., un mystérieux révolutionnaire masqué, se dresse contre le gouvernement totalitaire.

Le dessinateur David Lloyd lui propose de faire de V. une réincarnation de Guy Fawkes ou quelqu'un qui adopte la personnalité de Fawkes. Son idée était, d'après son propre témoignage, de donner à V. l'apparence de l'effigie que l'on brûle pendant les Guy Fawkes nights.

Des costumes et masques de Guy Fawkes étaient vendus pour cette occasion dans les magasins de farces et attrapes, en même temps que les pétards et les feux d'artifice. Malheureusement c'était l'été, et David Lloyd n'en trouva nulle part, les magasins n'en avaient pas en stock avant le mois d'octobre. Lloyd dessina donc de mémoire une version stylisée du masque en question.

D'après lui le sourire est une sorte d'accident, il n'avait qu'un vague souvenir de ce à quoi le masque ressemblait, mais il se rappelait la moustache, ce qui lui suggéra cette espèce de sourire narquois.

26 épisodes de V. for Vendetta sont publiés dans le magazine Warrior de 1982 à 1985, date de la faillite de la publication. Entre temps Alan Moore avait été embauché par l'éditeur étazunien DC Comics, qui réédita et termina la série en couleurs à partir de 1988. La série a été publiée en français en 1989 et a gagné le prix du festival d'Angoulême du meilleur album étranger en 1990. Les droits sur la création originale appartiennent à Warner Brothers, propriétaire de DC Comics depuis 1969.

En 2006, la Warner produit une adaptation cinématographique de V. for Vendetta, écrite par les frères Wachowski, fameux scénaristes de Matrix. David Lloyd le trouve "merveilleux". Alan Moore le trouve "imbécile". Moore se fâche si fort avec Warner qu'il rompt toute collaboration avec DC Comics.

N'étant absolument pas fan de comics, et encore moins de films tirés de bandes dessinées, que je trouve en général d'une indigence intellectuelle pire que les films inspirés de roman, j'ai insisté pour voir ce film, l'année de sa sortie. Je m'en souviens très bien, j'étais à Madrid. J'avais lu une critique quelque part qui disait que le film n'était pas terrible, mais qu'il était "culturellement significatif". Significatif de quoi ? Ce n'était pas clair, mais cela m'avait suffisamment intriguée.

Je me souviens avoir trouvé le film plutôt pas mal (car je suis très bon public en fait, une fois assise dans la salle) sans être transcendant, esthétiquement très réussi (tu m'étonnes), et pas particulièrement intéressant. J'ignorais bien sûr tout ce qui s'était passé avant, sans parler de tout ce qui se passerait après... Boy ! Am I glad I have seen it now ! Et le critique qui a trouvé ce film "significatif" doit maintenant être vénéré par ses pairs comme un gourou !

Pendant ce temps, tout cela n'avait pas échappé aux merry hacksters d'Anonymous, fans de comics comme tous geeks qui se respectent, qui s'échangeaient des "memes" avec la figure de V. for Vendetta sur le forum 4chan. Lorsque Anonymous décida de lancer sa première grosse attaque à la fois sur internet et dans la vie réelle, c'était pour défendre youtube contre l'église de scientologie, en 2008.

Dans le film, une foule anonyme portant le costume de Fawkes représente le soulèvement de la population contre l'oppression.


C'est donc tout naturellement que le masque fut choisi par les manifestants venus protester devant les locaux de la scientologie dans tous les Etats-Unis, à l'appel de Anonymous. Le succès de la manifestation surprit les Anonymous, qui n'avaient jusque là aucune idée de combien de gens écoutaient leurs messages. C'est une belle histoire, qui est racontée en détails dans le film "We are Legion".

Comme d'habitude, the rest is history. Le masque est devenu le symbole de Anonymous, puis de Occupy Wall Street en 2011, puis de tout le monde protestant contre tout partout dans le monde.

Les auteurs Alan Moore et David Lloyd ont accueilli avec enthousiasme cette récupération, chacun dans leur style.

Alan Moore, dans son style anarchiste baroque inimitable (et intraduisible), a écrit en 2012 : "As for the ideas tentatively proposed in that dystopian fantasy thirty years ago, I'd be lying if I didn't admit that whatever usefulness they afford modern radicalism is very satisfying. In terms of a wildly uninformed guess at our political future, it feels something like V for validation."

Lloyd, qui montre dans les interviews une exubérance bon enfant, trouve tout ça "fantastique".
Il a rendu visite aux campeurs de Zucotti Park en 2011, à l'invitation d'auteurs de BD qui ont créé Occupy Comics, un groupe qui publie des comics inspirés par le mouvement Occupy. Deux numéros sont parus en 2012 sur internet, et le groupe s'enorgueillit de compter parmi ses membres à la fois David Lloyd et Alan Moore, ainsi que le monument vivant Art Spiegelman.

Encore une bien belle histoire. Mais moi, vous me connaissez, je suis pragmatique. Je voudrais aussi savoir d'où viennent les masques de Guy Fawkes.

Les ventes de masques de Guy Fawkes sont estimées à plus de 200.000 par an (seulement ceux qui sont fabriqués sous licence). Time Warner, la maison mère de Warner Bro., en tant que propriétaire des droits sur le design, encaisse une pourcentage sur chaque vente. L'ironie de la situation ne vous aura pas échappé.

Les masques sont fabriqués par Rubie's, la plus grosse entreprise de déguisements au monde. Rubie's est une société fondée en 1951 par Rubie and Tillie Beige (c'est leur nom) dans le Queens à New York sous le nom de Rubie's Candy Store, magasin de bombons et de farces et attrapes. C'est aujourd'hui une puissante multinationale qui appartient toujours à la famille Beige.

Déjà en 2011, Howard Beige (je ne m'en lasse pas) directeur exécutif de Rubie's, déclarait au New York Times vendre plus de 100.000 exemplaires par an de Guy Fawkes, comparé à environ 5000 exemplaires par an pour les autres masques. Il disait aussi que les masques étaient fabriqués "au Mexique et en Chine".

Hum, well, why not ? Tous les produits de consommation de masse sont fabriqués en Chine : les tours Eiffel en plastique, les bustes de Lincoln, les boules à neige du Taj Mahal. Les drapeaux à l'effigie de Che Guevara.

Nous savons déjà que les grossistes ne sont pas particulièrement adeptes de la transparence en ce qui concerne les conditions de fabrication de leurs produits. Et le reporter du NY Times n'a pas jugé opportun de poser la question à M. Beige.

Tout ce que j'ai trouvé sur internet est cette photo anonyme, elle aussi. Là encore, je vous laisse apprécier l'ironie.

Conclusion : le masque de Guy Fawkes est un symbole mondial de révolte populaire tiré d'un film à gros budget d'Hollywood, version abâtardie d'une bande dessinée britannique, elle même inspirée de très loin par une manifestation folklorique qui est le lointain souvenir d'un événement survenu en 1605. Ca c'est de l'histoire de la culture populaire...



Sources : 
Wikipédia, Wikimedia Commons
Interview de David Lloyd dans le International Business Times, 11 juin 2013
http://harpers.org/blog/2007/11/happy-counterterrorism-day/
http://www.findingdulcinea.com/news/on-this-day/November/Gunpowder-Plot-Foiled.html
Moore slams V. for Vendetta movie, Comic Book Resources, 23 mai 2005
Dozens of masked protesters blast Scientology Church, The Boston Globe, 11 février 2008
V for Vendetta and the rise of Anonymous, by Alan Moore, BBC news, 10 février 2012
Masked Protesters Aid Time Warner's Bottom Line, The New York Times, 28 août 2011
http://www.retail-merchandiser.com/index.php/reports/licensing-reports/676-rubies-costume-co-inc