vendredi 22 août 2014

Rosie la Riveteuse

Ce poster archi-célèbre devenu le symbole du féminisme, est connu sous le nom de "Rosie the Riveter". Mais en réalité, cette image n'est pas féministe, n'est pas vraiment non plus une image de propagande pour le recrutement des femmes pendant la guerre, et ne représente pas Rosie la Riveteuse...
L'histoire n'est pas une science exacte, l'histoire populaire encore moins.

Au commencement était une chanson. Après Pearl Harbor, la mobilisation commence aux Etats-Unis et très vite le manque de main d'oeuvre se fait sentir cruellement dans l'industrie, surtout dans la massive industrie de guerre, chantiers navals, aéronautique et fabrication de munitions. On alla trouver les noirs qui étaient balayeurs ou généralement sous-employés pour les envoyer à l'usine, mais ça ne suffisait pas. A partir de 1942, le gouvernement employa alors des agences de publicité pour faire de la propagande à destination des femmes, et les encourager à participer à "l'effort de guerre", comme on disait en ce temps-là. 

Parmi ces initiatives, une chanson intitulée "Rosie la Riveteuse", fut écrite en 1942 par Redd Evans et John Jacob Loeb, et produite et distribuée par la Paramount Music Corporation de New York au début de 1943. Les paroles sont des plus édifiantes : Rosie a son fiancé Charlie qui est parti à la guerre, pendant qu'elle rivette toute la journée, "travaillant à la victoire". Il y a une rime quelque peu audacieuse entre "sabotage" et "fuselage". On peut écouter la chanson sous-titrée en anglais dans cette vidéo.


Elle fut diffusée à la radio dans tout le pays, reprise par différents musiciens et le personnage de Rosie devint suffisamment célèbre pour que Norman Rockwell fasse son portrait à la couverture du Saturday Evening Post daté du 29 mai 1943. C'est une femme plutôt costaud, en bleu de travail, prenant sa pause sandwich avec sa fameuse riveteuse sur les genoux. Son prénom est écrit sur sa sacoche et ses pieds reposent sur un exemplaire de "Mein Kampf", le tout sur fond de bannière étoilée. 

Ce n'était pas le moment de faire dans la subtilité me direz-vous, pourtant dès sa publication le journal Kansas City Star découvrit que la pose de Rosie était manifestement inspirée de... Michel-Ange dans sa représentation du prophète Isaïe au plafond de la chapelle Sixtine. Regardez la peinture, la ressemblance est frappante autant qu'inattendue. En observant bien Rosie, on voit qu'elle a même une auréole !  
L'oeuvre originale de Rockwell a été vendue par Sotheby's à un particulier en 2002 pour 4.959.500 dollars.


Rose Will Monroe 1920-1997
Pendant ce temps, une certaine Rose Will Monroe, du Kentucky, prend la route avec ses enfants et se présente à la Willow Run Aircraft Factory à Ipsilanti, dans le Michigan. Elle a choisi cet endroit parce qu'elle a appris que c'est l'une des rares entreprises aéronautiques à former des femmes comme pilotes. Elle rêve de voler, et même si elle n'espère pas devenir pilote de chasse, elle se sent capable de piloter des avions de fret. Son mari n'est pas soldat, il est mort dans un accident de voiture au début de la guerre.

Malheureusement, Willow Run refuse de l'embaucher comme apprentie pilote parce qu'elle est mère célibataire. Pourtant les usines ont à cette époque des garderies pour les enfants (qui seront promptement supprimées après la guerre lorsqu'on demandera aux femmes de rentrer à la maison). A mon avis c'est plutôt parce que l'aviation était un métier fort dangereux à l'époque et qu'on ne voulait pas risquer de faire des orphelins.

En tous cas Rose se retrouve ouvrière à la chaîne, à riveter comme tout le monde, lorsque le fameux acteur Walter Pidgeon visite l'usine pour faire un film promotionnel. Il découvre qu'il y a là une fille mignonnette qui s'appelle vraiment Rosie et qui est vraiment riveteuse !  Il la recrute aussitôt pour tourner dans un film de propagande qui passera dans tous les cinémas du pays pour faire vendre au public des obligations de guerre (war bonds). 

Rose Monroe fut célèbre pendant toute la guerre comme l'incarnation de Rosie la Riveteuse au cinéma, mais sa carrière à l'écran s'arrêta là. Elle fut ensuite chauffeur de taxi, esthéticienne, puis développa avec succès Rose Builders, une société de construction de villas de luxe. 

Enfin, arrivée à la cinquantaine, Rosie eut les moyens d'apprendre à voler. Elle était toujours la seule femme pilote de son club aéronautique. Elle pilota seule pendant huit ans jusqu'à ce qu'elle perde un rein et la vue de l'oeil gauche dans un accident d'avion en  1978, mais continua à voler accompagnée. Elle est morte en 1997, à l'âge de 77 ans, d'une insuffisance rénale, lointaine conséquence de son accident.

Voila une bien belle histoire mais quel rapport avec le poster ci-dessus qui dit "We can do it" ? Aucun, justement.


Geraldine Hoff Doyle 1924-2010
Flashback : en 1942, une certaine Geraldine Hoff, qui venait de terminer ses études secondaires à 17 ans, trouva un job à la American Broach & Machine Company de Ann Harbor, Michigan. Son père était mort de la tuberculose, sa mère était compositeur. Comme elle travaillait comme opératrice d'une presse à métal, et qu'elle jouait par ailleurs du violoncelle, elle craignit de laisser quelques doigts dans la presse et démissionna au bout de seulement deux semaines. 

Pendant ces deux semaines, un photographe de l'agence de presse UPI dont l'histoire n'a pas retenu le nom passa par là et la prit en photo. Ces photographies faisaient partie de ce que l'on appelle maintenant une banque d'images lorsque l'une d'entre elles fut choisie comme inspiration par le graphiste J. Howard Miller pour une commande  de la Westinghouse Electric Company, géant de l'industrie électrique puis nucléaire, très investi à l'époque dans l'effort de guerre. Le but était non pas de recruter du personnel, mais d'améliorer la productivité en décourageant l'absentéisme et la grève. (En passant on avait promis aux femmes des salaires équivalents à ceux des hommes, mais c'était un doux rêve).  


Une photo originale de Geraldine Hoff avec sa presse
Miller peignit une femme en bleu de travail, les cheveux retenus par un bandana rouge, en train de retrousser ses manches pour se mettre au boulot (et non de faire un bras d'honneur comme pourraient penser certains observateurs). 

On estime que ce poster fut montré uniquement aux employés de Westinghouse pendant quelques semaines au cours de l'été 1942, puis disparut complètement de la circulation pendant plusieurs décennies. Il ne pouvait donc représenter Rosie puisque  cette dernière, toute fictive qu'elle fût, n'était pas encore née ! 
Geraldine Hoff, quant à elle, n'était absolument pas au courant. Elle se maria peu après avec un M. Doyle, dentiste, resta femme au foyer et eut beaucoup d'enfants (six). 

Ce n'est que vers la fin des années 70 que les mouvements féministes revisitèrent l'histoire des femmes ouvrières pendant la guerre, qui étaient déjà appelées à l'époque les "Rosies". Un documentaire de 1981 qui eut un certain succès, The Life and Time of Rosie the Riveter, entrecoupe des images d'archives avec des témoignages d'anciennes ouvrières. 


La soi-disant Rosie sur un timbre en 1999
Quelque part à cette époque, dans des circonstances que Google n'a pas été en mesure de préciser, le poster de "We can do it" a été exhumé et utilisé comme symbole de la lutte des femmes pour l'émancipation, sous le nom, qui pour être honnête était entre temps devenu un nom générique, de Rosie the Riveter.

Ironie de l'histoire, les femmes derrière ce symbole sont d'une part une veuve empêchée de faire une carrière de pilote, et d'autre part une mère de famille à qui on n'a jamais demandé la permission d'utiliser son image, sans parler de lui verser des royalties... Geraldine Doyle s'est reconnue par hasard sur le poster publié par un magazine en 1984. Depuis, sa renommée n'a cessé de croître,  (celle du poster, pas de Geraldine) jusqu'à devenir ce qu'on appelle maintenant une icône, reproduite, recyclée et détournée.



Rosie the action figure, Rosie l'incontournable t-shirt avec votre nom dessus, de Marge Simpson à Michelle Obama en passant par, récemment, Beyoncé, tout y est passé. Et encore je vous ai épargné Rosie le Zombie (We can chew it !). 


Norma Jeane Dougherty 26 juin 1945
Pour la petite histoire, Marilyn Monroe fut une véritable Rosie. Lorsqu'elle s'appelait encore Norma Jeane Mortenson, et tandis que son premier mari James Dougherty était appelé dans les Marines, elle travailla à la Radioplane Corporation de Van Nuys, Californie, qui comme son nom l'indique, fabriquait des petits avions télécommandés pour l'armée. Des drones en quelque sorte, comme c'est moderne !


Sources
http://www.pophistorydig.com/?tag=rosie-the-riveter-song
http://smoda.elpais.com/articulos/rosie-la-remachadora-la-historia-que-esconde-el-emblema-del-feminismo/5154
http://www.laterbloomer.com/rose-monroe
http://www.nytimes.com/1997/06/02/us/famed-riveter-in-war-effort-rose-monroe-dies-at-77.html

jeudi 10 juillet 2014

Le questionnaire de Proust

Marcel Proust à 15 ans par Nadar
C'est l'anniversaire de Marcel Proust. Il est né le 10 juillet 1871 dans une famille aisée du 16ème arrondissement de Paris. Comme chacun sait, le petit Marcel aimait se promener au jardin des Champs-Elysées. Il y fréquentait déjà du beau monde, notamment les soeurs Lucie et Antoinette Faure, dont le père Félix deviendrait plus tard président de la République.

D'après des sources peu fiables, il fut même question de mariage entre Marcel et Lucie Faure, projet mis à mal par la mort de Félix Faure dans des circonstances embarrassantes (on se souvient du mot de l'époque ; "Le président a-t-il toujours sa connaissance ? - Non, elle est sortie par l'escalier de service.")

En attendant, lorsqu'ils avaient treize ou quatorze ans, Antoinette Faure, la petite soeur, qui avait le même âge que Marcel, lui montra un album ramené d'Angleterre, intitulé « An Album to Record Thoughts, Feelings, &c ». Il y avait là-dedans un questionnaire, à la mode dans la bonne société victorienne, censé révéler à vos amis vos goûts et aspirations, l'ancêtre des tests psychologiques de Cosmo. Le questionnaire était en anglais, les enfants de la haute jactaient le rosbif à l'époque, ils devaient avoir des nurses anglaises. 

Quelques années plus tard, à 17 ans, Marcel Proust devance l'appel militaire et se retrouve au 76ème régiment d'Infanterie à Orléans. Là, il reprend le questionnaire, le modifie et ajoute des questions (tous les questionnaires en version anglaise ici). On peut voir les réponses, assez niaiseuses je trouve, de Proust sur Wikipedia.

Le manuscrit de ce questionnaire, intitulé "Marcel Proust par lui-même", fut retrouvé et vendu aux enchères en 2003, et publié par une maison d'édition un peu confidentielle. 

L'affaire en serait restée là sans Bernard Pivot, autre géant des lettres françaises, dans son genre. Animateur des émissions littéraires "Apostrophes" de 1975 à 1990, puis "Bouillon de culture" de 1990 à 2001, il pris l'habitude de soumettre les écrivains invités à ce qu'il appelle le questionnaire de Proust. 

En fait, en regardant bien, aucune des questions ne correspond à l'un ou l'autre des questionnaires auxquels Proust a répondu. Il s'agit donc plutôt du questionnaire de Pivot. Dans les archives de l'INA, un florilège de réponses à la question "Quel est votre juron ou blasphème préféré ?" 
  
La renommée et la carrière du questionnaire de Proust se transporta ensuite outre-atlantique. Les noctambules munis du câble connaissent peut-être l'excellente émission "Inside the Actor's Studio", qui fête ses 20 ans cette année, bon anniversaire également. James Lipton y interviouve des acteurs. Lipton est un fan de Bernard Pivot et soumet comme lui ses invités au Proust's Questionnaire, celui de Pivot. Quinze minutes de questionnaire ici sur youtube.

Le questionnaire de Proust fut ensuite repris par la magazine Vanity Fair, qui le soumet à une célébrité chaque mois en dernière page. Ce questionnaire se rapproche beaucoup plus du second questionnaire de Proust. Il a fait mes délices pendant vingt ans. Un recueil a été publié par son éditeur Condé Nast. Le voici en entier : 

1. What is your idea of perfect happiness?
2. What is your greatest fear?
3. What is the trait you most deplore in yourself?
4. What is the trait you most deplore in others?
5. Which living person do you most admire?
6. What is your greatest extravagance?
7. What is your current state of mind?
8. What do you consider the most overrated virtue?
9. On what occasion do you lie?
10. What do you most dislike about your appearance?
11. Which living person do you most despise?
12. What is the quality you most like in a man?
13. What is the quality you most like in a woman?
14. Which words or phrases do you most overuse?
15. What or who is the greatest love of your life?
16. When and where were you happiest?
17. Which talent would you most like to have?
18. If you could change one thing about yourself, what would it be?
19. What do you consider your greatest achievement?
20. If you were to die and come back as a person or a thing, what would it be?
21. Where would you most like to live?
22. What is your most treasured possession?
23. What do you regard as the lowest depth of misery?
24. What is your favorite occupation?
25. What is your most marked characteristic?
26. What do you most value in your friends?
27. Who are your favorite writers?
28. Who is your hero of fiction?
29. Which historical figure do you most identify with?
30. Who are your heroes in real life?
31. What are your favorite names?
32. What is it that you most dislike?
33. What is your greatest regret?
34. How would you like to die?
35. What is your motto?


Ma question préférée : what do you consider the most overrated virtue ? J'hésite depuis des années entre "Fitness", "Piety" et "Virginity"... 

Sur le site de Vanity Fair des tonnes de personnalités plus ou moins connues en France se prêtent à l'exercice. 

Ma réponse préférée, celle d'Emma Thompson : "What is the quality you most like in a man ? - Uxoriousness." (à vos dictionnaires !)



Des extraits des réponses remarquablement spirituelles (enfin, je trouve) de David Bowie : 
What is your idea of perfect happiness?
Reading.

What do you consider your greatest achievement?
Discovering morning.
What is your greatest fear?
Converting kilometers to miles.
What historical figure do you most identify with?
Santa Claus.
Which living person do you most admire?
Elvis.
What is the trait you most deplore in others?
Talent.
What is your favorite journey?
The road of artistic excess.
What do you regard as the lowest depth of misery?
Living in fear.
What is the quality you most like in a man?
The ability to return books.

dimanche 15 juin 2014

La force du nombre

Carte des utilisateurs de facebook ("seulement" 1,28 milliards)
D'après le site internetworldstats.com, l'internet comptait 2.405.518.376 utilisateurs au 30 juin 2012, environ 2,8 milliards en 2013 d'après l'Union Internationale des Télécommunications.

Ca fait du monde, même si Google trouve que ce n'est pas assez, et a fondé une entreprise qui s'appelle O3b pour "the Other 3 Billions", qui met sur orbite des relais satellites pas trop chers pour raccorder les laissés pour compte.

En attendant, ces 2,5 milliards de gens peuvent potentiellement se parler entre eux immédiatement et gratuitement, et faire des choses ensemble (une fois qu'ils ont payé leur fournisseur d'accès et appris l'anglais).  Mais que font-ils, à part regarder des films pornos et des photos de petits chats ? C'est un poncif prétentieux que de se plaindre de l'imbécillité de l'humanité qui aurait à sa disposition un outil extraordinaire pour changer le monde, et ne s'en servirait que pour propager des blagues salaces et des théories du complot.

Oui l'internet est un outil extraordinaire, dont personnellement je ne me remets toujours pas, et oui il a changé le monde.

Sans parler des chefs de guerre, des banquiers, des espions, des curés, des multinationales, etc. qui ont de plus en plus de mal  à dissimuler leurs méfaits, il y a des millions d'entreprises, à but lucratif ou pas, qui fonctionnent avec la participation des internautes. Pas seulement comme clients, c'est l'évidence, mais aussi comme collaborateurs.  Pour ne citer qu'un exemple, Ebay ne pourrait pas fonctionner sans feedback. Les marchands de chambres d'hôtel et d'informatique sont ceux qui s'appuient le plus largement sur les avis des utilisateurs. Lesquels peuvent certes être trafiqués, mais c'est là qu'intervient la force du nombre : un hôtelier et ses potes peuvent poster quatre ou cinq avis dithyrambiques sur leur propre boîte, mais probablement pas 1280. 

Les anglophones, qui nous donnent des mots pour mettre sur les choses nouvelles, ont inventé le crowdfunding (en français la finance participative) : on peut acheter des parts d'investissement immobilier, participer à toutes sortes d'investissements dans des start-up, et aussi bien sûr se faire arnaquer par des princes nigérians, mais qui ne risque rien n'a rien. Je recommande toutefois la possession d'un minimum d'intelligence et de méfiance, et d'un compte Paypal, avant de s'aventurer sur ce terrain. Citons parmi les sites qui ont pignon sur internet Kickstarter, Indiegogo, KissKissBankBank .

http://www.kiva.org/
Le crowdfunding est aussi une manne pour les associations charitables, évidemment, qui ont toutes un site internet avec un bouton "pour faire un don, cliquez ici". 

Je retiendrai mon association de micro-crédit favorite, Kiva, qui avec plus d'un million d'utilisateurs a prêté plus de 500 millions de dollars depuis 2005 (ça aide que le patron de Paypal leur ait offert la gratuité des transactions financières). J'ai fait l'apologie enthousiaste de Kiva en 2008 dans Modern Heroes, et ils se portent très bien depuis, merci pour eux.

Mais bon pour tout ça il faut avoir de l'argent superflu, ce qui n'est pas donné à tout le monde. Concentrons-nous donc plutôt sur la participation entièrement gratuite (et de préférence pas trop fatigante). 

Enter le crowdsourcing (tentatives en français : "collaborat", "externalisation ouverte", "impartition à grande échelle", aïe aïe aïe...).

Tout le monde connait le crowdsourcing, parce que tout le monde connait Wikipedia. L'encyclopédie en ligne est basée sur le présupposé qu'il y a beaucoup plus de gens qui aiment fournir des informations justes, précises et corroborées que de gens qui aiment faire des blagues et faire croire des conneries à leurs concitoyens. Et apparemment ça marche, puisqu'avec 28 millions de collaborateurs, 31 millions d'articles en 287 langues, Wikipedia contiendrait certes des erreurs, mais pas plus que l'Encyclopedia Britannica, parait-il. 

Wikipedia n'est plus le free-for-all qu'il était à ses débuts, il existe maintenant tout un processus de propositions, corrections et arbitrages avant de publier un article en ligne. Mais l'idée fondamentale est qu'une page vue par des centaines de milliers de gens qui ont la capacité de corriger ce qui leur semble être une erreur va statistiquement éliminer les propositions "aberrantes". C'est un processus stochastique, comme la sélection naturelle.

Réfléchissons deux minutes : Wikipedia a été fondée le 15 janvier 2001, moins de huit ans après que le CERN a fait cadeau au domaine public du World  Wide Web, développé par Tim Berners-Lee et Robert Caillau (total respect). Avec un minimum d'optimisme, une fois n'est pas coutume, on peut considérer que l'une des premières réactions de la communauté des internautes a été de créer une encyclopédie véritablement universelle mettant en commun tout le savoir existant pour l'offrir à tous GRATUITEMENT. Elle est pas belle la vie ?

Mais il existe des projets scientifiques participatifs de taille plus modeste et plus faciles à utiliser : mon préféré est Zooniverse (plus d'un million d'abonnés quand même). Voyez-vous, les scientifiques ont aujourd'hui les moyens techniques de collecter des masses de données. Principalement des millions de photos (surtout les astronomes, mais pas seulement). Sauf qu'ils n'ont pas ensuite le personnel pour les trier et les analyser, dire ce qu'il y a dessus, en un mot les regarder. Et c'est une chose que les ordinateurs ne savent pas encore faire. Or donc, l'idée de Zooniverse est de mettre en ligne les données, et de demander au public de les trier. 
On peut suivant ses goûts scruter des photos de galaxies, d'étoiles, de fonds marins, de planètes, de baleines, de trou noirs, la surface de la lune, du soleil, de mars, reluquer des chauve-souris, des condors, des cyclones, ou des animaux de la savane.

Impala - Snapshot Serengeti
Je suis fan de ce dernier, qui s'appelle Snapshot Serengeti. Il s'agit de repérer des animaux sur des photos prises par des appareils automatiques sensibles au mouvement installés dans le parc du Serengeti, comme son nom l'indique. La plupart du temps on ne voit rien, ou des bouts d'animaux plus ou moins identifiables, des arrière-trains en général. Mais de temps en temps on tombe sur une photo parfaite et on est super content. C'est comme un safari photo à domicile.

Le système là aussi est stochastique : chaque photo est vue par un certain nombre de personnes différentes. Si l'une d'entre elles se trompe, ce n'est pas grave. Mettons que 19 internautes ont vu un rhinocéros et un autre a vu un babouin, c'est qu'il était bourré, mais sur des centaines de milliers de photos, le résultat, statistique encore une fois, est parfaitement exploitable pour suivre l'évolution des populations de ces charmantes bêtes.

Autre projet épatant : le Smithonian Institute propose au public de déchiffrer et transcrire les manuscrits conservés dans ses archives, afin de pouvoir plus facilement les indexer et exploiter ensuite. Journaux de bord, récits d'explorateurs et principalement des notes de botanistes. Il y a un autre motif à cette entreprise c'est que les Etazuniens ne savent plus lire l'écriture cursive, qu'ils n'apprennent plus à l'école ! Mais c'est une autre histoire. 

A ma connaissance, le crowdsourcing le plus avancé en France est celui des sociétés de généalogie, dont les membres déchiffrent et mettent en ligne les registres d'état civil, mais la participation est rarement gratuite.

Pour les participants d'un niveau plus expert, on peut donner de la capacité de calcul de son ordinateur au CERN ou à d'autres labos scientifiques via BOINC (j'en ai parlé ici), ou même s'occuper d'une sonde spatiale récemment offerte au public par la NASA

Je parle de ceux que je connais pour les avoir testés, mais il y a des tonnes de projets scientifiques répertoriés par le site http://scistarter.com/.

A part ça si vous trouvez que l'épigraphie ou l'observation astronomique c'est boring, que votre truc c'est changer le monde, là maintenant, faut qu'ça pète bordel, en même temps vous n'avez pas le temps ou la santé pour vous engager dans les paras, Médecins Sans Frontières, les casques bleus ou l'EEIL, vous pouvez toujours signer des pétitions.

La place de la Seigneurie sans autos
Les esprits chagrins vous diront que c'est se donner bonne conscience à bon compte, un truc de feignasses, et qu'il faut balancer des cocktails molotov sur les CRS. Personnellement je suis pyrophobe, j'ai peur du feu et de tout ce qui est chaud, raison pour laquelle je ne fais pas la cuisine, mais ne nous égarons pas.

Je me flatte également de ne jamais avoir signé une pétition qui n'ait pas abouti, depuis le jour de 1979 où j'ai signé une pétition pour l'interdiction de la circulation automobile dans le centre historique de Florence, après avoir manqué me faire écraser sur la piazza della Signoria par la mercédès d'un touriste égaré.

Bien entendu, pour ne pas mettre à mal mon record, je suis très très très sélective, mais enfin ça prouve que c'est possible.


Livraison d'une pétition à Madrid, en 2011
Là aussi, les sites de pétitions en ligne sont légion. Moi j'aime bien Avaaz, et Change.org.
Avaaz est une puissance respectable, avec plus de 36 millions de participants, and -  literally -  counting, puisque l'on voit sur la page de garde le compteur avancer, ce qui a le don de me fasciner. Je soupçonne d'ailleurs que c'est ce gadget qui fait son succès. En France, l'accueil est mitigé, mais j'ai regardé toutes les critiques qui lui sont faites, et je n'ai rien trouvé de décourageant, les accusations émanant soit de fachos reconnus, soit de gens qui ne sont pas d'accord avec telle ou telle initiative du groupe.

Change.org est la mère de toutes les batailles de la pétition en ligne : 70 millions d'inscrits, avec un site qui pour être honnête est mieux fait que celui d'Avaaz, mais moins fun. Il y a notamment un moteur de recherche, oui mais voila, il n'y a pas les compteurs et les signatures qui défilent, ce qu'on peut être futile, parfois.

Ce qui m'étonne, c'est que la vénérable Amnesty International, pour qui écrire des lettres aux autorités et signer des pétitions est le coeur de métier depuis toujours, ait laissé passer ce train. Amnesty a trois millions d'adhérents, mais peut-être moins dilettantes que les signeurs de pétitions en ligne du dimanche, je suppose.

Et sinon, vous pouvez aussi regarder des petits chats, après tout ça ne fait de mal à personne, et c'est toujours ça.



 Sources
Wikipedia
http://rue89.nouvelobs.com/2014/06/14/les-satellites-google-vus-dafrique-lappetit-vient-mangeant-252843
http://www.lemonde.fr/technologies/article/2014/06/10/le-crowdfunding-affole-les-compteurs_4435314_651865.html
http://www.wired.co.uk/news/archive/2014-05/22/digital-democracy
http://www.smh.com.au/it-pro/it-opinion/the-internet-has-turned-us-into-compulsive-sharers-who-know-it-all-20140522-zrljb.html
http://www.iflscience.com/space/crowd-sourced-science-revive-space-probe
http://www.larevuedudigital.com/2014/06/expert/petition-en-ligne-en-france-3-millions-de-francais-pour-22-000-petitions/

dimanche 6 avril 2014

La part du lion

Pomeroy n'est pas un vignoble de Bourgogne. C'est un village paumé de la municipalité de Msinga, province du Kwa-Zulu Natal, Afrique du Sud. Solomon Linda y naquit dans une famille pauvre en 1900. Il chantait avec ses copains dans les mariages, des chansons dans le style à la mode de l'époque, l'isicathamiya (n'essayez pas de le prononcer), un chant a cappella syncopé repris beaucoup plus tard par Ladysmith Black Mombaso. Ladysmith est un patelin du coin d'ailleurs.

Solomon partit chercher du travail à Johannesbourg en 1931. Il chantait toujours, dans une chorale qui s'appelait Evening Birds. Lorsque la chorale se sépara, il fonda un groupe du même nom avec ses potes, tous originaires de Pomeroy. Ils avaient belle allure avec leurs costards rayés et leurs chapeaux, et un certain succès. Solomon Linda était le compositeur et le soprano (le plus grand sur la photo).

Eric Gallo, un immigrant italien, avait fondé à JoBurg le seul studio d'enregistrement au sud du Sahara. Il repéra les Evening Birds et leur fit enregistrer plusieurs morceaux en 1939, dont l'un, improvisé dit-on, s'appelait Mbube.

Le 78 tours de Mbube fut le premier à vendre plus de 100.000 exemplaires en Afrique.
Sa renommée parvint jusqu'en Europe, puis jusqu'aux oreilles d'Alain Lomax, le "légendaire" historien de la musique populaire (ses archives ont été mises en ligne récemment), qui le fit écouter au non moins légendaire folk singer Pete Seeger, toujours sur les bons plans (voir ce blog : We Shall Overcome).

Pete Seeger entendit "Wimoweh" à a place de "Uyimbube" dans la version originale, et enregistra le morceau sous ce titre avec son groupe The Weavers, en 1952. Le disque mentionnait comme compositeur "Paul Campbell", un pseudonyme des Weavers.

La même année, dans la jungle terrible jungle de la production musicale, Solomon Linda céda le copywright de Mbube à Eric Gallo contre dix schillings (environ cinquante centimes d'euros d'aujourd'hui) et un emploi pour laver le parterre et servir le thé dans les entrepôts du studio.

Ca la fout mal pour Pete Seeger, gauchiste, ami des pauvres. Dans les années 2000, il a déclaré "je n'ai pas réalisé ce qui se passait, et je le regrette. J'ai toujours laissé de l'argent aux autres. J'ai été plutôt stupide." Plus tard il a affirmé avoir exigé de ses producteurs que Linda soit payé, et avoir personnellement adressé un chèque de mille dollars.

Wimoweh atteignit le Top 20 aux Etats-Unis. En 1959, le Kingston Trio enregistra une nouvelle version qui créditait la composition à Linda-Campbell. Enfin, en 1961, les producteurs Hugo & Luigi demandèrent à George David Weiss d'écrire des paroles pour Wimoweh.

Quelqu'un devait quand même se souvenir que Mbube signifie "le lion" en zoulou, puisque Weiss écrivit "The Lion Sleeps Tonight" pour les Tokens, qui devint le succès phénoménal que l'on connaît (et à mon avis la meilleure version à ce jour).

Au cours des deux années qui suivirent, plus de 150 "covers" furent enregistrées dans le monde, du Japon à la Finlande. Solomon Linda avait de nouveau disparu des crédits. Henri Salvador en personne écrivit les paroles en français dès 1962 pour "Le lion est mort ce soir". Et c'est ainsi que le lion est mort pendant son sommeil.

Pendant ce temps, les huit enfants de Solomon Linda subsistaient (ou pas) de porridge et de bouillon de pattes de poules. Deux d'entre eux moururent de malnutrition. Solomon lui-même mourut en 1962 d'une maladie des reins, avec l'équivalent de 22 dollars sur son compte en banque. Sa femme n'eut pas les moyens de lui payer une pierre tombale.

Et tout resta ainsi dans le meilleur des mondes possibles, durant trente ans.
En 1990 à l'expiration du copyright initial sur The Lion, George Weiss alla en justice pour récupérer l'intégralité des droits, face à divers producteurs. Au cours des débats, il apparut que Wimoweh n'avait pas été composée par Paul Campbell, puisqu'il était fictif, et que ce n'était pas non plus une chanson traditionnelle appartenant au domaine public, mais qu'elle avait bien un auteur. Weiss déclara qu'il avait toujours veillé à ce que la famille de Solomon Linda reçoive une part équitable (ah bon ?).

Le 1er janvier 1992, une cour d'arbitrage statua que les droits revenaient à Weiss, qui devait reverser 10% des royalties aux ayants-droit de Linda, juste au moment où le Lion allait être de nouveau projeté dans une autre dimension grâce à Disney avec Le Roi Lion.

Si nous savons tout cela,  c'est grâce à Rian Malan, un journaliste sud-africain au coeur pur (qui a été appelé "le Hunter S. Thompson d'Afrique du Sud"), qui commença à s'intéresser à l'affaire dans les années 90. Il interviewa certains protagonistes, puis rendit visite aux filles survivantes de Solomon Linda à Soweto : Fildah, Elisabeth, Delphi et Adelaïde.

En rassemblant les papiers de la famille, il parvint à établir qu'elles avaient dû recevoir autour de 12.000 dollars en tout depuis 1991. C'était toujours la misère. Les quatre filles de Solomon vivaient dans une cabane avec une dizaine d'autres personnes, dont la plupart dormaient à même le sol ; la plus jeune, Adelaïde, tremblait de fièvre avec une infection qu'elle ne pouvait pas soigner faute d'argent. Rian Malan fit de son mieux pour expliquer toute l'histoire de ces inconnus américains qui s'étaient partagé le magot, leur apporta un tas de documents légaux incompréhensibles, et finalement leur donna une lettre dans laquelle George Weiss lui assurait que ses subordonnés déposaient la part "correcte et équitable" des bénéfices sur le compte de leur mère, "Mme Linda". Seul contretemps : elle était morte et enterrée depuis dix ans.

Rian Malan
Puis Rian Malan rentra chez lui et continua de faire son métier, ce qui aboutit à la parution, en 2000, d'un énorme et passionnant article en quatre parties, sous le titre "In the jungle", qui est reproduit ici.

Alors que l'article était sous presse, suivant l'expression consacrée, il reçut un appel des filles Linda, dans un état "de jubilation quasi-hystérique". Les deux premiers chèques pour un montant total de 12.000 dollars étaient arrivés à la banque.

L'article fit de Solomon Linda une cause célèbre : les reporters du monde entier affluèrent à la petite maison de Soweto. La BBC finança un documentaire sur son histoire. Le ministère de la culture sud-africain mit en place une task force... Un jeune avocat afrikaner du nom de Hanro Friedrich consacra bénévolement des milliers d'heures à reconstituer le parcours légal des droits d'auteur. Devant tant d'agitation, le PDG de Johnnic Entertainment, maison mère de Gallo Records, finit par annoncer en 2002 que sa société allait prendre en charge gratuitement la gestion des affaires des filles Linda, et placer à leur service le plus éminent spécialiste des droits d'auteur du pays.

Eminent en effet était le Dr Owen Dean, qui obtint en 2006 un arrangement (settlement) pour la reconnaissance des droits d'auteur de Solomon Linda et le paiement des royalties rétroactivement depuis 1987 "for an undisclosed amount", ainsi que le paiement des droits à venir. Les "experts de l'industrie" estiment que les droits pourraient valoir au moins quinze millions de dollars.




Sources : 
Livre : The Lion Sleeps Tonight and other stories of Africa. Rian Malan, Grove Press, 2012, 368 p.
Film : A Lion's Trail  South Africa 2002, 54 min.
by François Verster
http://longform.org/stories/in-the-jungle-rian-malan
http://performingsongwriter.com/lion-sleeps-tonight/
Afrik.com : la vengeance du lion 2004
http://www.npr.org/blogs/therecord/2012/03/28/148915022/alan-lomaxs-massive-archive-goes-online
http://research.culturalequity.org/home-audio.jsp
La plainte de Owen Dean, cabinet Spoor & Fisher
BBC : Disney settles Lion song dispute 16/02/2006

samedi 30 novembre 2013

Thanksgiving

Représentation "traditionnelle" de Thanksgiving
Les Européens n'ont au mieux qu'une vague notion de ce qu'est Thanksgiving, une fête du mois de novembre où les Etatsuniens se réunissent en famille pour manger de la dinde et des tartelettes.

Littéralement thanksgiving signifie action de grâce, et c'est un jour férié institué (à plusieurs reprises dans l'histoire des Etats-Unis, dont principalement par Lincoln en 1863) comme une journée nationale de prière.

Mais ce qui a piqué ma curiosité, c'est la petite histoire de Thanksgiving. Si vous demandez à un Américain ce que signifie cette fête, il vous racontera probablement que Thanksgiving commémore le repas offert aux Indiens par les pèlerins du Mayflower pour les remercier de leur aide. C'est ce qu'on lui a raconté quand il était petit.
Evidemment, l'histoire populaire de Thanksgiving appartient à une catégorie de mythes que l'on peut appeler "l'Histoire racontée aux enfants". L'équivalent Yankee de Charlemagne à la barbe fleurie rendant la justice sous son chêne, si vous voulez.

Mais que s'est-il véritablement passé à Plymouth en 1621 ?
Il est établi que les fameux pèlerins du Mayflower ont touché terre à Cape Cod en novembre 1620. Leur destination était la colonie anglaise de Jamestown en Virginie, mais leur bateau avait été dérouté par une tempête près de 800 km au nord, dans l'actuel état du Massachusetts, où il fait un froid de loup en hiver. Il passèrent l'hiver 1620 sur leur bateau, principalement occupés à mourir de froid, de faim, et du scorbut.

Au printemps ils s'installèrent dans un village abandonné par les Indiens, qu'ils baptisèrent Plymouth du nom de leur port de départ. Les Indiens évidemment n'étaient pas des Indiens, mais en l'occurrence des autochtones Wampanoag, et les pèlerins n'étaient pas non plus des pèlerins. Sur les 102 passagers, 33 étaient des "séparatistes" ou "dissenters" anglais fâchés avec l'église anglicane, et 67 étaient des Londoniens modestes cherchant fortune. C'est Lincoln encore qui avait du talent pour la communication, qui les appela "pèlerins" pour faire joli.
Il n'en restait que 53 en mars 1621 lorsqu'ils reçurent la visite de Massasoit, le sachem (chef) des Wampanoag, (en réalité son vrai nom aurait été Ousamequin, et Massasoit serait un titre qui lui-même signifie grand sachem, mais bref) accompagné d'un interprète du nom de Squanto, ou Tisquantum. Les aventures de Squanto sont fascinantes, il avait appris l'anglais après avoir été enlevé par un capitaine anglais, puis vendu comme esclave, racheté par des moines, puis avait réussi à rentrer chez lui pour trouver sa tribu anéantie par les conquistadors et les maladies.

En mars 1621, la colonie anglaise de Plymouth est dans une situation d'extrême faiblesse. La condition des Wampanoag n'est pas brillante non plus. Ils ont été décimés par les épidémies de maladies apportées par les Européens, la variole, ou peut-être la leptospirose. Quand je dis décimés c'est un euphémisme, puisque décimer veut dire littéralement tuer un dixième, or on estime que jusqu'à 90% des Wampanoag avaient péri au cours des années précédentes.  C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la région était dépeuplée et les Anglais avaient trouvé un village abandonné.

Massasoit et John Carver (wikicommons)
Massasoit signa un accord avec le chef des Anglais John Carver lui cédant un territoire de 49km². Il est probable que les Wampanoag n'avaient pas la notion de la propriété et se référaient plutôt au droit d'habiter le territoire et d'en tirer leur subsistance, ce qu'on appellerait aujourd'hui l'usufruit. Mais en tous cas, à propos de subsistance, les Wampanoag montrèrent surtout aux Anglais comment pêcher poissons et anguilles, chasser le gibier et planter le maïs. A ce titre, ils les ont sauvés d'une mort certaine.

A l'automne 1621, les pèlerins célèbrent leur première récolte. Il existe deux témoignages d'époque des pèlerins William Bradford et Edward Winslow. Voici ce qu'écrit ce dernier : "Notre récolte étant ramassée, notre gouverneur envoya quatre hommes à la chasse, de façon à ce que nous puissions nous réjouir ensemble de manière spéciale après avoir récolté les fruits de notre labeur. (...) A ce moment, entre autres récréations, nous nous entraînions avec nos armes à feu, un grand nombre d'Indiens venant parmi nous, et parmi eux leur plus grand roi Massasoit, avec quelques 90 hommes, que pendant trois jours nous avons reçus et nourris (whom for three days we entertained and feasted), et ils sont partis tuer cinq cerfs, que nous avons apportés à la plantation et offerts à notre gouverneur, notre capitaine et d'autres."

Comme on le voit il n'est nulle part question de messe d'action de grâce, bien qu'il soit fort possible qu'il y en ait eu une, "entre autres récréations", car les premiers pèlerins aussi bien anglais qu'espagnols rendaient grâce à Dieu à tout bout de champ pour le simple fait d'être encore vivants.

Maintenant ce qui est amusant c'est de comparer le récit de Winslow, qui a le mérite d'avoir été témoin oculaire de l'affaire, avec la version des Wampanoag.

Ramona Peters
En novembre 2012, une certaine Ramona Peters, directrice du département pour la préservation historique de la tribu Mashpee Wampanoag,  donne sa version dans une interview au site Indian Country Media Network. Elle raconte l'histoire comme si elle y avait participé personnellement. "Vous avez  probablement entendu parler de comment Squanto les avait aidés à planter le maïs ? Alors c'était leur première récolte, et il préparaient une action de grâce de leur côté. (...) Ils tiraient avec leurs fusils et leurs canons en guise de célébration, ce qui nous alerta parce que nous ne savions pas sur quoi ils tiraient. Alors Massasoit rassembla 90 guerriers et se présenta à Plymouth prêt au combat s'il le fallait, s'ils étaient en train de capturer nos gens. Ils ne savaient pas. C'étaient une mission de reconnaissance. Quand ils sont arrivés il fut expliqué par un interprète qu'ils célébraient la récolte, et nous avons décidé de rester pour nous assurer que c'était vrai. (...)

Pendant ces quelques jours, les hommes partirent chasser et rassembler de la nourriture, du cerf, des canards, des oies, du poisson. Il y avait là 90 hommes et à l'époque je pense qu'il ne restait que 23 survivants de ce bateau, le Mayflower, alors vous pouvez imaginer la peur. Ils [les colons] étaient vulnérables sur cette nouvelle terre, des nouveaux animaux, même les arbres, ces arbres n'existaient pas en Angleterre en ce temps là. Les gens oublient qu'ils venaient juste de débarquer et la côte était très différente de ce à quoi elle ressemble maintenant. Et leur culture - des nouveaux aliments, ils avaient peur de manger un tas de chose. Alors ils étaient très vulnérables et nous les avons en effet protégés, pas seulement soutenus mais protégés. Vous pouvez voir à travers leurs journaux qu'ils étaient toujours inquiets et, malheureusement, quand ils étaient nerveux ils étaient très agressifs."

Notons tout d'abord que les deux versions ne sont pas incompatibles. Finalement, on peut établir que les Wampanoag ont effectivement aidé les colons, lesquels ont fait une fête pour célébrer leur première récolte, et que les Wampanoag se sont pointés, attirés par les coups de feu. Ils ont peut-être échangé des présents de gibier en signe de paix. Ils ont peut-être festoyé ensemble, ou côte à côte, ce qui vu l'ambiance de l'époque devait déjà relever de l'exploit.

Bien entendu, il n'y a pas de raison d'accorder plus de crédit au récit des Wampanoag, qui ont leurs propres intérêts à donner un certain "spin" à l'histoire.
On est de toute façon loin de la légende des gentils pèlerins "invitant" les gentils Indiens pour les "remercier". C'était plutôt une paix armée, qui a tout de même duré 50 ans après cela, ce qui était remarquable en ces temps de massacres et de génocide.

Cette anecdote a été embellie puis mélangée on se sait quand avec la tradition des actions de grâce pour donner le Thanksgiving d'aujourd'hui. On note enfin que l'on ne trouve nulle trace de dinde dans l'aventure, encore moins de tarte à la noix de pécan ou de confiture d'airelles, vu que les Indiens n'avaient pas de sucre, et que les réserves apportées par les colons étaient depuis longtemps épuisées...

Les Wampanoag aujourd'hui (2012) en train de signer un accord
avec l'Etat de Massachusetts pour la construction d'un casino...



Sources : 
http://education-portal.com/academy/lesson/the-mayflower-plymouth-massachusetts-bay-colony.html#lesson
http://www.history.com/topics/thanksgiving
http://en.wikipedia.org/wiki/Thanksgiving_(United_States)
http://en.wikipedia.org/wiki/Wampanoag_people
http://www.plimoth.org/learn/MRL/interact/thanksgiving-interactive-you-are-historian
http://indiancountrytodaymedianetwork.com/2012/11/23/what-really-happened-first-thanksgiving-wampanoag-side-tale-and-whats-done-today-145807
http://brokenmystic.wordpress.com/2008/11/27/the-truth-about-thanksgiving-brainwashing-of-the-american-history-textbook/

mardi 15 octobre 2013

Les roses d'Héliogabale



Lawrence Alma-Tadema, de son vrai nom Lourens Alma Tadema, naît dans une famille néerlandaise aisée. En 1852, il intègre l'Académie d'Anvers et devient l'élève de Gustave Wappers, puis de Nicaise de Keyser. Tous deux sont proches du mouvement romantique, et de Keyser, en particulier, encourage ses élèves à peindre des sujets historiques.

En 1862, il se rend à Londres pendant l'Exposition universelle. Lorsqu'il visite le British Museum, il est très impressionné par la collection d'objets égyptiens et particulièrement par la frise du Parthénon, ce qui influencera considérablement son œuvre par la suite.

En 1863, il épouse une Française, Marie Pauline Gressin de Boisgirard, et découvre l'Italie lors de leur voyage de noces. Alors qu'il avait prévu d'y étudier l'architecture des églises primitives, il tombe sous le charme des ruines de Pompéi. Il en rapportera une impressionnante collection de photographies qui lui servira de documentation pour ses toiles à venir, représentant pour la plupart des scènes de la vie courante durant l'Antiquité. Plus tard, sa grande habileté à reproduire l'architecture antique lui vaudra le surnom de «peintre du marbre».

De retour d'Italie, il s'installe à Paris où il rencontre le célèbre marchand d'art belge Ernest Gambart, qui l'encourage dans la voie qu'il a choisie et lui commande une vingtaine de toiles pour sa galerie londonienne. Le succès est immédiat.

Craignant une invasion prussienne, il quitte la France, tout comme Monet et Pissarro, et s'installe à Londres en 1870. Les expositions se succèdent, lui assurant un immense succès, aussi bien en Europe qu'aux États-Unis ou en Australie, pays où de nombreux prix lui sont décernés. En 1876, il devient membre de l'Académie Royale et en 1899, il est anobli par la reine Victoria.

Un temps associé aux pré-raphaélites, Alma-Tadema, plus tard qualifié de pompier ou de kitsch, connut le succès en nourrissant la fascination de la bourgeoisie victorienne pour la représentation fantasmée de la décadence romaine.

Les roses d'Héliogabale, tableau monumental de 132 x 214 cm, représente sous ses apparences miêvres une scène cruelle : il s'inspire d'une anecdote rapportée par l'histoire ancienne. Héliogabale, éphémère empereur romain du IIIème siècle, dont l'histoire a retenu l'extravagance, la débauche et la prodigalité, organise le plus raffiné des supplices en noyant ses convives sous un torrent de fleurs.

Etendu sur un couche de nacre et d'argent, habillé d'or, l'empereur contemple la scène avec indifférence, tandis que ses invitées semblent s'en amuser. Le peintre se serait représenté sous les traits de l'homme en vert à droite du tableau. Le visage d'Héliogabale est inspiré du portrait sculpté qui se trouve au musée du Capitole à Rome. On retrouve la culture classique et le souci d'exactitude du peintre dans les éléments d'architecture en marbre et la statue de bronze à l'arrière-plan, copie d'une statue romaine en marbre qui se trouve au Vatican et représente Bacchus et Ampelus.

Au premier plan, les courtisans sont submergés par l'avalanche de roses . Plus de deux mille pétales sont représentés sur la toile. La perspective donne au spectateur l'impression de partager le sort des invités. Ceux-ci ne semblent pas très inquiets, distraits par le luxe et la volupté de la scène, encore ignorants de leur sort. Le traitement somptueux qui dissimile un crime terrible, donne à l'oeuvre une ambiguïté morbide.

Le tableau, exposé à Londres en 1888, fut acheté par le riche ingénieur John Aird pour orner le salon de son épouse. Il fait encore aujourd'hui partie d'une collection particulière à Mexico, mais on peut le voir au Musée Jacquemart-André à Paris, dans l'exposition "Désir et volupté à l'époque victorienne" jusqu'au 20 janvier 2014.

Sources
Wikipedia
http://desirs-volupte.com/fr/les-roses-dheliogabale/?theme=1
http://www.musee-jacquemart-andre.com/sites/default/files/beaux-arts_1.pdf