samedi 30 novembre 2013

Thanksgiving

Représentation "traditionnelle" de Thanksgiving
Les Européens n'ont au mieux qu'une vague notion de ce qu'est Thanksgiving, une fête du mois de novembre où les Etatsuniens se réunissent en famille pour manger de la dinde et des tartelettes.

Littéralement thanksgiving signifie action de grâce, et c'est un jour férié institué (à plusieurs reprises dans l'histoire des Etats-Unis, dont principalement par Lincoln en 1863) comme une journée nationale de prière.

Mais ce qui a piqué ma curiosité, c'est la petite histoire de Thanksgiving. Si vous demandez à un Américain ce que signifie cette fête, il vous racontera probablement que Thanksgiving commémore le repas offert aux Indiens par les pèlerins du Mayflower pour les remercier de leur aide. C'est ce qu'on lui a raconté quand il était petit.
Evidemment, l'histoire populaire de Thanksgiving appartient à une catégorie de mythes que l'on peut appeler "l'Histoire racontée aux enfants". L'équivalent Yankee de Charlemagne à la barbe fleurie rendant la justice sous son chêne, si vous voulez.

Mais que s'est-il véritablement passé à Plymouth en 1621 ?
Il est établi que les fameux pèlerins du Mayflower ont touché terre à Cape Cod en novembre 1620. Leur destination était la colonie anglaise de Jamestown en Virginie, mais leur bateau avait été dérouté par une tempête près de 800 km au nord, dans l'actuel état du Massachusetts, où il fait un froid de loup en hiver. Il passèrent l'hiver 1620 sur leur bateau, principalement occupés à mourir de froid, de faim, et du scorbut.

Au printemps ils s'installèrent dans un village abandonné par les Indiens, qu'ils baptisèrent Plymouth du nom de leur port de départ. Les Indiens évidemment n'étaient pas des Indiens, mais en l'occurrence des autochtones Wampanoag, et les pèlerins n'étaient pas non plus des pèlerins. Sur les 102 passagers, 33 étaient des "séparatistes" ou "dissenters" anglais fâchés avec l'église anglicane, et 67 étaient des Londoniens modestes cherchant fortune. C'est Lincoln encore qui avait du talent pour la communication, qui les appela "pèlerins" pour faire joli.
Il n'en restait que 53 en mars 1621 lorsqu'ils reçurent la visite de Massasoit, le sachem (chef) des Wampanoag, (en réalité son vrai nom aurait été Ousamequin, et Massasoit serait un titre qui lui-même signifie grand sachem, mais bref) accompagné d'un interprète du nom de Squanto, ou Tisquantum. Les aventures de Squanto sont fascinantes, il avait appris l'anglais après avoir été enlevé par un capitaine anglais, puis vendu comme esclave, racheté par des moines, puis avait réussi à rentrer chez lui pour trouver sa tribu anéantie par les conquistadors et les maladies.

En mars 1621, la colonie anglaise de Plymouth est dans une situation d'extrême faiblesse. La condition des Wampanoag n'est pas brillante non plus. Ils ont été décimés par les épidémies de maladies apportées par les Européens, la variole, ou peut-être la leptospirose. Quand je dis décimés c'est un euphémisme, puisque décimer veut dire littéralement tuer un dixième, or on estime que jusqu'à 90% des Wampanoag avaient péri au cours des années précédentes.  C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la région était dépeuplée et les Anglais avaient trouvé un village abandonné.

Massasoit et John Carver (wikicommons)
Massasoit signa un accord avec le chef des Anglais John Carver lui cédant un territoire de 49km². Il est probable que les Wampanoag n'avaient pas la notion de la propriété et se référaient plutôt au droit d'habiter le territoire et d'en tirer leur subsistance, ce qu'on appellerait aujourd'hui l'usufruit. Mais en tous cas, à propos de subsistance, les Wampanoag montrèrent surtout aux Anglais comment pêcher poissons et anguilles, chasser le gibier et planter le maïs. A ce titre, ils les ont sauvés d'une mort certaine.

A l'automne 1621, les pèlerins célèbrent leur première récolte. Il existe deux témoignages d'époque des pèlerins William Bradford et Edward Winslow. Voici ce qu'écrit ce dernier : "Notre récolte étant ramassée, notre gouverneur envoya quatre hommes à la chasse, de façon à ce que nous puissions nous réjouir ensemble de manière spéciale après avoir récolté les fruits de notre labeur. (...) A ce moment, entre autres récréations, nous nous entraînions avec nos armes à feu, un grand nombre d'Indiens venant parmi nous, et parmi eux leur plus grand roi Massasoit, avec quelques 90 hommes, que pendant trois jours nous avons reçus et nourris (whom for three days we entertained and feasted), et ils sont partis tuer cinq cerfs, que nous avons apportés à la plantation et offerts à notre gouverneur, notre capitaine et d'autres."

Comme on le voit il n'est nulle part question de messe d'action de grâce, bien qu'il soit fort possible qu'il y en ait eu une, "entre autres récréations", car les premiers pèlerins aussi bien anglais qu'espagnols rendaient grâce à Dieu à tout bout de champ pour le simple fait d'être encore vivants.

Maintenant ce qui est amusant c'est de comparer le récit de Winslow, qui a le mérite d'avoir été témoin oculaire de l'affaire, avec la version des Wampanoag.

Ramona Peters
En novembre 2012, une certaine Ramona Peters, directrice du département pour la préservation historique de la tribu Mashpee Wampanoag,  donne sa version dans une interview au site Indian Country Media Network. Elle raconte l'histoire comme si elle y avait participé personnellement. "Vous avez  probablement entendu parler de comment Squanto les avait aidés à planter le maïs ? Alors c'était leur première récolte, et il préparaient une action de grâce de leur côté. (...) Ils tiraient avec leurs fusils et leurs canons en guise de célébration, ce qui nous alerta parce que nous ne savions pas sur quoi ils tiraient. Alors Massasoit rassembla 90 guerriers et se présenta à Plymouth prêt au combat s'il le fallait, s'ils étaient en train de capturer nos gens. Ils ne savaient pas. C'étaient une mission de reconnaissance. Quand ils sont arrivés il fut expliqué par un interprète qu'ils célébraient la récolte, et nous avons décidé de rester pour nous assurer que c'était vrai. (...)

Pendant ces quelques jours, les hommes partirent chasser et rassembler de la nourriture, du cerf, des canards, des oies, du poisson. Il y avait là 90 hommes et à l'époque je pense qu'il ne restait que 23 survivants de ce bateau, le Mayflower, alors vous pouvez imaginer la peur. Ils [les colons] étaient vulnérables sur cette nouvelle terre, des nouveaux animaux, même les arbres, ces arbres n'existaient pas en Angleterre en ce temps là. Les gens oublient qu'ils venaient juste de débarquer et la côte était très différente de ce à quoi elle ressemble maintenant. Et leur culture - des nouveaux aliments, ils avaient peur de manger un tas de chose. Alors ils étaient très vulnérables et nous les avons en effet protégés, pas seulement soutenus mais protégés. Vous pouvez voir à travers leurs journaux qu'ils étaient toujours inquiets et, malheureusement, quand ils étaient nerveux ils étaient très agressifs."

Notons tout d'abord que les deux versions ne sont pas incompatibles. Finalement, on peut établir que les Wampanoag ont effectivement aidé les colons, lesquels ont fait une fête pour célébrer leur première récolte, et que les Wampanoag se sont pointés, attirés par les coups de feu. Ils ont peut-être échangé des présents de gibier en signe de paix. Ils ont peut-être festoyé ensemble, ou côte à côte, ce qui vu l'ambiance de l'époque devait déjà relever de l'exploit.

Bien entendu, il n'y a pas de raison d'accorder plus de crédit au récit des Wampanoag, qui ont leurs propres intérêts à donner un certain "spin" à l'histoire.
On est de toute façon loin de la légende des gentils pèlerins "invitant" les gentils Indiens pour les "remercier". C'était plutôt une paix armée, qui a tout de même duré 50 ans après cela, ce qui était remarquable en ces temps de massacres et de génocide.

Cette anecdote a été embellie puis mélangée on se sait quand avec la tradition des actions de grâce pour donner le Thanksgiving d'aujourd'hui. On note enfin que l'on ne trouve nulle trace de dinde dans l'aventure, encore moins de tarte à la noix de pécan ou de confiture d'airelles, vu que les Indiens n'avaient pas de sucre, et que les réserves apportées par les colons étaient depuis longtemps épuisées...

Les Wampanoag aujourd'hui (2012) en train de signer un accord
avec l'Etat de Massachusetts pour la construction d'un casino...



Sources : 
http://education-portal.com/academy/lesson/the-mayflower-plymouth-massachusetts-bay-colony.html#lesson
http://www.history.com/topics/thanksgiving
http://en.wikipedia.org/wiki/Thanksgiving_(United_States)
http://en.wikipedia.org/wiki/Wampanoag_people
http://www.plimoth.org/learn/MRL/interact/thanksgiving-interactive-you-are-historian
http://indiancountrytodaymedianetwork.com/2012/11/23/what-really-happened-first-thanksgiving-wampanoag-side-tale-and-whats-done-today-145807
http://brokenmystic.wordpress.com/2008/11/27/the-truth-about-thanksgiving-brainwashing-of-the-american-history-textbook/

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