samedi 4 juin 2011

Contre la solidarité objective


1° Les ennemis de mes ennemis ne sont pas mes amis.

Prenons un exemple simple : je suis contre presque* tout ce que représente ou a représenté la politique de George Bush et sa clique aux Etats-Unis et dans le monde. Oussama Ben Laden aussi, d'après ce qu'il disait. Je ne suis pas pour autant l'amie d'Al Qaeda.

Ca s'appelle un paralogisme. Je rappelle que le paralogisme n'est pas une figure de la logique, mais au contraire une erreur de logique. Une illusion de la raison, comme disait Kant.

2° Je ne suis ni pour ni contre vous.

Pour reprendre le même exemple (prudemment, car le bush-bashing est un sport moins dangereux que d'autres, comme par exemple insulter le prophète), lorsque Donald Rumsfeld expliquait que tous ceux qui n'étaient pas avec lui dans la "guerre contre le terrorisme" étaient contre lui, et donc les ennemis des Etats-Unis, je ne pouvais que ricaner sauvagement comme une hyène, chose que je pouvais me permettre car je n'habitais pas au Texas.

3° Ce n'est pas parce que je suis d'accord avec ce que vous venez de dire que je vous aime.

Par exemple, lorsque feu Ben Laden, encore lui, déclarait que le régime impie et corrompu des Saoud spolie le peuple arabe des revenus du pétrole, j'ai trouvé qu'il avait tout à fait raison. Et pourtant, tenez-vous bien, je ne suis toujours pas l'amie d'Al-Qaeda. Etonnant, non ?

Ces trois trucages, que l'on peut appeler alliance objective, chantage et amalgame, peuvent paraître simplistes, mais sont terriblement efficaces. Ils sont une insulte au bon sens et une menace pour l'avenir de la civilisation.

La communication politique est presque entièrement constituée de ce genre de pièges à cons.
Or, souvenons nous que l'on peut être antisioniste sans être antisémite, anti-religieux sans être raciste, humaniste sans être franc-maçon, pauvre sans être feignant, croire, comme Arlette Laguillier, que le grand capital nous spolie sans aspirer à l'avènement de la dictature du prolétariat.
On peut aimer les animaux mais pas Brigitte Bardot, Retiens la nuit mais pas Johnny Halliday, Ben Hur mais pas Charlton Heston (Voir Halte à l'amalgame), la Colombie mais pas la cocaïne (ou même l'inverse...).

Il y a bien sûr des quantités d'escroqueries intellectuelles qui fonctionnent sur le même principe sans être aussi flagrantes ; comme disait Umberto Eco, l'immortel théoricien du "cogitus interruptus", en 1967, "un discours dans lequel la parole se fond avec les images et les chaînes logiques sont détruites en faveur  d'une  proposition synchronique, verbo-visuelle, de  données non raisonnées que l'on fait voltiger devant l'intelligence du lecteur".

Un seul remède à cette maladie peut-être sénile de la pensée : le méfiage. Le méfiage s'exerce avec le cerveau par le truchement de la réflexion. Si les symptômes persistent consulter Umberto Eco et Noam Chomsky.

En guise de cas pratique, une conférence de 2003 sur le "Choc des civilisations" de Samuel Huntington, escroquerie intellectuelle qui a connu un succès aussi spectaculaire que navrant.


* Etre contre 'tout' serait bien évidemment tomber dans le travers que je dénonce ici. Par exemple l'administration Bush est saluée pour son action très importante de lutte contre le sida en Afrique. 

lundi 30 mai 2011

Vacances à Rome

Pas d'articles au mois de mai, pour cause de vacances.
En échange, un album photo des plus classiques.
Rome


dimanche 24 avril 2011

Hyperlexia


Devant la porte de la maison de mes parents, il y avait des rosiers. L'un d'entre eux avait conservé attachée à son pied une petite étiquette avec son nom.

Pendant dix ans, je ne suis jamais passée devant ce rosier sans m'arrêter pour lire cette étiquette, machinalement. Je calcule que je l'ai lue à vue de nez 10.000 fois, ce qui est beaucoup pour un document transmettant une information somme toute dispensable.

J'ai rencontré depuis d'autres lecteurs compulsifs qui, comme moi, ne peuvent voir quelque chose d'écrit sans le lire. A vrai dire, pendant longtemps je n'avais pas réfléchi à la question. Tant qu'on n'a pas rencontré des gens différents, on se croit évidemment normal, et j'ignorais donc qu'il existât des personnes en grand nombre qui peuvent passer devant une affiche couverte d'un long baratin en gardant nonchalamment les yeux fixés sur la ligne bleue des Vosges.

La curiosité étant mère de tous les vices parmi lesquels Google, je constatai que la "lecture compulsive" est considérée par google.fr comme une métaphore pour lire d'une traite un livre, ou les oeuvres d'un auteur, ou un genre littéraire, par exemple, lecture compulsive d'Oran Pahmuk, ou de romans à sensations, ou de bandes dessinées, etc. Rien de neurologique là-dedans. On trouve des lecteurs compulsifs auto-proclamés de la presse quotidienne, de modes d'emploi, de notices nécrologiques, de publicités pour les machines à laver le linge, et même de Voici, mais tout ceci bien que fort intéressant m'éloigne de mon sujet. 

Les Etats-Unis, qui sont plus prompts à tout médicaliser, nous parlent tout de suite de "obsessive-compulsive disorder", en français trouble obsessionnel compulsif, plus connu sous le nom de TOC.
Il existe un "obsessive Bible reading", mais cela fait partie des symptômes de la paranoïa, avec entendre les voix des anges, parler avec Dieu, voire se prendre pour Dieu, et, Darwin bless me, je ne me sens pas du tout concernée.

Enfin on trouve assez rapidement que la Faculté se penche depuis quelques années sur un phénomène de lecture compulsive chez les jeunes enfants, qui porte le joli nom d'hyperlexia, et qui mérite même une définition dans Wikipédia (en anglais).

L'hyperlexie, donc, mot utilisé dans certains articles bien qu'il ne soit pas dans le dictionnaire, est un syndrome dont les contours sont flous et empiètent sur ceux du syndrome d'Asperger, et de l'"autisme de haut niveau", traduction de "high functionning autism".

Tout cela repose sur l'hypothèse séduisante de l'existence d'un "spectre de l'autisme", non pas au sens de "fantôme", mais d'"échelle", par analogie avec le spectre de la lumière. Pour faire simple, disons que l'on peut être plus ou moins autiste, et qu'une personnalité peut présenter des traits autistiques sans pour autant passer ses journées à se taper la tête contre les murs.

Mais bref, il apparaît que certains enfants reconnaissent des mots avant l'âge de deux ans, et apprennent à  lire tout seuls avant trois ans.
En fait, ça se complique quand on s'aperçoit que ces enfants lisent tout ce qui est écrit mais ne comprennent pas le sens des textes. 

C'est comme si une capacité de décodage hypertrophiée les empêchait d'accéder au signifié. Comme chacun sait, le lien entre signifiant et signifié est arbitraire (Saussure aurait adoré ces recherches). Il n'est pas non plus automatique. Une image qui peut aider à éclairer mon propos : lorsque vous résolvez un sudoku, vous ne vous préoccupez pas de ce que ce dernier a à vous dire...

A ce titre, l'hyperlexie pourrait être le contraire de la dyslexie : les capacités de compréhension des dyslexiques sont parfaitement normales, mais ils ont des difficultés pour déchiffrer.

Les hyperlexiques apprennent à parler tard et difficilement, leur vocabulaire est pauvre et leur syntaxe rudimentaire. Ils mélangent les pronoms, ce qui fait partie des marqueurs de l'autisme, et sont souvent écholaliques. Si les capacités de communication s'améliorent en général à partir de quatre ou cinq ans, leurs "social skills" restent en général lamentables.

A l'école, bien que les méthodes scolaires soient plutôt inadaptées à leurs capacités d'apprentissage purement visuelles, ils sont d'une intense curiosité et peuvent manifester une attention et une mémoire remarquables pour des sujets sur lesquels ils focalisent. Comme les surdoués, ils peuvent passer pour des élèves brillants mais ingérables. Tout cela se tasse en général avec l'âge.

Au cas où par hasard vous vous posiez la question, bien que je trouve tout cela fascinant, je ne me sens pas (pour une fois) visée personnellement. Si j'étais une lectrice précoce, je me flatte d'avoir toujours à peu près compris ce que je lisais, et de continuer à le faire. Je suis même plutôt rassurée, car il n'y a rien dans l'encyclopédie des publications médicales sur la lecture compulsive des étiquettes de rosier, des boîtes de corn flakes et des plaques d'égout...


Sources : 

- University of Wisconsin
Hyperlexia: Reading Precociousness or Savant Skill?
- J Autism Dev Disord. 2007 Apr;37(4):760-74.
Hyperlexia in children with autism spectrum disorders.

Source

PACE Center, New Haven, CT 06511, USA.
- Cortex. 2010 Nov-Dec;46(10):1238-47. Epub 2010 Jul 8.
Developmental dissociations between lexical reading and comprehension: evidence from two cases of hyperlexia.

Source

Macquarie Centre for Cognitive Science, Macquarie University, Sydney, NSW, Australia. acastles@maccs.mq.edu.au

mardi 5 avril 2011

On nous cache tout, on nous dit rien


Le 27 mars 2011, à Anaheim, devant la 241ème assemblée générale de l'American Chemical Society, le Dr Daniel Nocera, Ph.D., a annoncé la création d'une feuille artificielle, dix fois plus efficace que la photosynthèse naturelle, à partir de matériaux stables et pas trop chers.

Il a expliqué en gros que l'engin, à base de silicone, nickel et cobalt, est de la taille d'une carte à jouer. Plongé dans deux litres d'eau, même sale, et placé au soleil, il sépare l'oxygène de l'hydrogène. Une "power station" domestique génère de l'électricité en les recombinant, et produit... de l'eau (propre).


WTF ? Me direz-vous. C'est exactement ce que je pensai in petto, et entrepris aussitôt quelques net-recherches.

D'abord, ce Daniel Nocera n'est pas un plaisantin a priori, il est chercheur au MIT. Ensuite, son équipe de recherche a reçu 6,5 millions de dollars depuis 2007 pour ce projet, et la société Sun Catalytics a signé en novembre 2010, principalement avec le groupe indien Tata, un accord de 9,5 millions de dollars pour développer un prototype. Or, comme chacun sait, s'il y a une chose qui ne rigole pas, c'est l'argent.

Le délai espéré pour le prototype est d'un an et demi.
Ceci m'inspire deux réflexions :
1° Où peut-on acheter une mine de cobalt ? (non je plaisante)
2° Nous saurons pour Noël 2012 si cette conférence a constitué de loin la nouvelle la plus importante de l'année.

En attendant, j'ai examiné les 111.000 résultats de Google pour "Daniel Nocera" (enfin, j'ai examiné les 83 premières pages, ce qui n'est déjà pas mal). A ma grande surprise, j'ai constaté que les articles sur le sujet dans la presse généraliste internationale étaient au nombre de zéro. Que le nombre d'articles dans la presse scientifique/technologique grand public s'élevait à un : Wired.

Les articles fourmillent sur des blogs privés, et des sites du genre treehugger, freak-science, crazyengineers, coolgadgets, greenoptimistics, et bien entendu, geek.com...
Les commentaires parlent de dramatic discovery, ground-breaking, paradigm-shifting, holy Grail of science...
A la page 23, je trouve enfin une dépêche de Reuters, reprise de Yale. C'est bien  la seule dépêche d'agence que je connaisse qui n'ait jamais été reprise par aucun titre de presse. A la page 83, j'ai trouvé un court article de Voice of America. Ca c'est mainstream. Malheureusement, le fait qu'il soit daté du 1er avril risque de nuire à sa crédibilité ...

Je ne sais comment interpréter le silence retentissant d'entreprises de presse qu'un reste d'innocence me fait encore tenir en haute estime, telles que Scientific American ou The New York Times.

Trois hypothèses viennent à l'esprit. :
- Hypothèse basse : Nocera est un imposteur et sa mythomanie est un secret de polichinelle dans la profession. Il n'y a que les geeks, les bloggers du dimanche ignares et les Indiens pour tomber dans ce panneau (solaire).

- Hypothèse tout aussi basse : La découverte de Nocera va changer le monde et les journalistes qui sont notoirement ignorants ne s'en aperçoivent même pas / qui sont notoirement condescendants pensent que le bon peuple n'a pas besoin de le savoir (et ils s'achètent des mines de cobalt).

- Théorie de la conspiration : le complexe militaro-industriel et Big Oil ont déjà commencé à étouffer l'affaire et Nocera peut numéroter ses abattis.

Aucune de ces explications ne me satisfait vraiment, et la vérité est probablement quelque part au milieu.
Mais quand même, moi ça m'interpelle quelque part qu'on me parle pas des trucs intéressants, pas vous ? Or is it a geek thing ??

Addendum : quelques lecteurs attentifs et attentionnés me demandent judicieusement comment j'ai appris cette nouvelle, si on me cache tout.
Bonne question : c'est en lisant le dernier roman de Ian McEwan, Solar, que j'ai trouvé pas terrible d'ailleurs. Dans ce roman le répugnant et quasi-houellebecquien anti-héros est un prix Nobel de physique qui cherche à développer la photosynthèse artificielle.
Maintenant que j'y pense, c'est comme si Houellebecq avait cherché à faire du John Irving, ou l'inverse...
Bref, peut-être en proie à une vague frustration intellectuelle après avoir terminé ce bouquin, j'ai eu l'idée de demander à Google l'état de la recherche sur la question.
Evidemment, quand on cherche on trouve très facilement.
Mais, c'est toujours pareil, encore faut-il savoir quoi chercher...

Sources
Debut of the first practical “artificial leaf”
http://www.reuters.com/article/2011/03/29/idUS81168260920110329
http://www.wired.co.uk/news/archive/2011-03/28/artificial-leaf
http://www.voanews.com/english/news/environment/Artificial-Leaf-Turns-Sunlight-into-Electric-Power-119070894.html
http://www.livemint.com/2011/03/23001656/Tata-signs-up-MIT-energy-guru.html
http://www.suncatalytix.com/Sun_Catalytix_Series_B_Press_Release.pdf

vendredi 18 mars 2011

La Mort à Samarra

Ici : Remarque liminaire

Cet article a été écrit il y a quelques semaines, avant que des tas de gens se mettent à fuir des tas de choses. Il n'y a donc à y voir aucune allusion à l'actualité, qui serait d'un mauvais goût certain.

C'est une histoire.
L'histoire se passe à Bagdad, il y a looongtemps.
Dans son Palais, le Sultan de Bagdad réfléchit au destin de l'Empire (à l'époque il y avait plus de Majuscules que maintenant), lorsque l'un de ses chevaliers irrupte dans son bureau en faisant fi du Protocole et du Chambellan médusé.
Il se jette aux pieds du Sultan : "Sire, Sire ! Pour l'amour de votre Eminence ! implore-t-il, Laissez-moi vous emprunter le plus rapide des Destriers de vos Royales Ecuries, celui qui file comme le vent ! Je dois quitter Bagdad au plus vite, je dois fuir loin, très loin...
Jusqu'à Samarra !

Ici : interlude topographique.

Il y a une centaine de kilomètres de Bagdad à Samarra, d'après GoogleMaps, ce qui peut ne pas paraître le bout du monde, même sans autoroute.
Mais c'est énorme s'il on veut galoper toute le nuit et arriver le lendemain matin.

Certains, trouvant peut-être la distance peu spectaculaire, changèrent Samarra en Samarcande, ou Samarkhand, ce qui est effectivement beaucoup plus loin, environ 2000 km, et plus romantique, mais à mon avis pas raisonnable.

Après ces quelques précisions géographiques, nous pouvons poursuivre l'histoire.

Le Sultan est étonné et quelque peu froissé d'être interrompu si grossièrement dans ses méditations.
"Quelle mouche te pique, ô preux chevalier ? s'exclame-t-il. La sueur de l'angoisse perle sur ton front, et la panique luit en ta prunelle : pourquoi tant de hâte ?
- C'est que tout-à-l'heure, au Bazar, j'ai croisé la Mort.
- Et alors ?
- Et alors elle m'a regardé de travers. Elle m'a fixé d'un regard sinistre. En bref, je lui ai tapé dans l'oeil, voila pourquoi je dois disparaître sur l'heure, pour échapper à sa sollicitude.
- C'est bon, dit le Sultan à contrecoeur, tu es mon meilleur chevalier, et tu as toujours été courageux et loyal. Je vais satisfaire ton caprice, tu peux prendre mon cheval préféré, et je gage que tu le ramèneras en bonne santé une fois cette lubie passée..."
Sans un mot, le chevalier se lève, tourne les talons et détale.
Cette nouvelle insolence finit d'incommoder et d'intriguer le Sultan.


Après quelques instants de réflexion, il appelle sa vieille copine la Mort.
Elle vient sans tarder, comme disait La Fontaine.
"Cher Sultan, que puis-je pour votre service ? S'enquiert la Mort aimablement.
- La Mort, répond le Sultan d'un ton sec, tu m'agréerais en t'abstenant d'effrayer mes chevaliers. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Il paraît que tu t'amuses à jeter des regards menaçants aux passants dans le bazar, et maintenant j'ai perdu l'un de mes meilleurs hommes, qui a fui terrorisé, et en plus sur le dos d'un cheval auquel je tiens beaucoup. J'ai déjà assez de mal à m'assurer de la loyauté de ma garde rapprochée, sans que tu te livres à ce genre de facétie !

La Mort aurait froncé les sourcils si elle en avait eus, tâchant de comprendre ce qui avait pu motiver cette amère diatribe. Soudain ça lui revient.
"Mais voyons, s'écrie la Mort, j'ai bien croisé l'un de tes chevaliers au bazar, mais je n'ai pas du tout tenté de l'effrayer ! J'ai juste eu un geste de surprise, en le voyant se promener tranquillement ici, à Bagdad, alors que j'ai rendez-vous avec lui demain matin, très loin d'ici...
A Samarra....

Ici : appel à témoins
Comme vous vous en doutez l'histoire est ici racontée à ma manière, manière quelque peu désinvolte, je l'admets.
J'ai lu pour la première fois cette histoire dans mon jeune âge, en exergue d'un roman français, écrit par une femme, il me semble. Mais ce n'est pas sûr. Cela m'avait beaucoup impressionnée, et je l'ai racontée d'innombrables fois, but for the life of me je ne parviens pas à retrouver ce texte.

J'ai bien demandé à Google, qui m'a répondu que Rendez-vous à Samarra est un roman de John O'Hara, inspiré de l'histoire telle qu'elle est racontée dans une pièce de théâtre de Somerset Maugham, Sheppey, de 1933. Dans cette version c'est la Mort qui raconte l'histoire dont les protagonistes sont un marchand et son serviteur.

Les origines les plus crédibles sont celles d'un recueil de contes soufis du IXème siècle, d'un certain Fudail Ibn Ayad. L'ouvrage s'appelle Hikayat-I-Naqshia,  qui est traduit par "Récits conçus avec une intention". Aujourd'hui on dirait probablement "histoires édifiantes". Comme les fables de La Fontaine, finalement.

Ce conte fut à son tour publié sous le nom de Quand la mort vint à Bagdad dans un recueil de contes soufis de Idries Shah, traduits en anglais en 1967, Tales of the Dervishes. Il est ici question du disciple d'un sage soufi qui après avoir rencontré la mort, voyage au grand galop pendant un mois jusqu'à Samarcande.

Mais bon tout ça ne nous dit pas où notre ami Somerset Maugham a trouvé l'histoire, ni où je l'ai lue, car entre le IXème siècle et 1967, il y a comme un gap de plus de 1000 ans.

Au passage j'apprends que le patron de Bagdad à l'époque n'était pas sultan mais calife. Seulement en France, si on se met à parler de calife et de vizir, ça ne fait pas sérieux, c'est à cause d'Iznogood...

En tous cas si quelqu'un peut éclairer ma lanterne, qu'il se manifeste, pliz...

lundi 7 mars 2011

Grandes Sambas : Pé do meu Samba

En l'honneur du carnaval, une samba-canção, un classique instantané de 2002.
Letra e música : Caetano Veloso

Dez na maneira e no tom
Você é o cheiro bom
Da madeira do meu violão
Você é a festa da Penha,
A feira de São Cristovão,
É a Pedra do Sal
Você é a Intrépida Trupe
A Lona de Guadalupe
Você é o Leme e o Pontal

Nunca me deixa na mão
Você é a canção que consigo
Escrever afinal
Você é o Buraco Quente
A Casa da Mãe Joana
É a Vila Isabel,
Você é o Largo do Estácio,
Curva de Copacabana
Tudo que o Rio me deu

Pé do meu samba
Chão do meu terreiro
Mão do meu carinho
Glória em meu outeiro
Tudo para o coração
De um Brasileiro

Caetano a composé ce morceau pour Mart'Nalia.

mercredi 2 mars 2011

Romain Gary III : emplettes

J'ai visité l'exposition Romain Gary du Musée des Lettres et Manuscrits, que j'ai découverte par hasard lors de mes recherches au sujet de Shatan Bogat, pour mon article précédent.

Le Musée n'a pas un an puisqu'il a ouvert le 15 avril 2010, dans la noble demeure des éditions Rombaldi, sur le boulevard Saint-Germain. Au passage, j'ai découvert que l'ancienne Librairie Julliard était devenue Chapitre.com, intéressant.

Les manuscrits de Romain Gary sont venus en voisins, puisqu'il habitait rue du Bac.

Moi qui suis une maniaque du questionnaire de Proust (en partie à  cause de Vanity Fair), j'ai passé un long moment à déchiffrer les réponses de Gary à ce questionnaire.
A la question : "Quelles sont vos héroïnes préférées ?" Il répond : "Toutes les femmes."
"Votre fleur préférée ? - La femme.
Votre oiseau préféré ? - La femme.
La qualité que vous préférez chez vos amis ? - Je n'ai pas d'amis."
Ouch.
Il aurait pu répondre : Leurs femmes. Ou bien : La complaisance...

Romain Gary, ou en tous cas l'idée qu'il se faisait de Romain Gary, n'avait pas d'amis. Il n'avait que des femmes et des maîtresses.

Pas étonnant qu'au-delà de cette limite, lorsque son ticket ne fut plus valable, il ne tarda pas à mettre fin à ses jours, comme il l'avait plus ou moins annoncé dans La nuit sera calme.
A l'époque il n'y avait pas de viagra. Eût-il existé, nous aurions peut-être eu encore bien d'autres livres.
C'est bien la première fois que je me prends à regretter que le viagra n'ait pas été inventé plus tôt...

Je n'en dirai pas plus sur ce que j'ai vu dans cette exposition, dommage, c'est demain le dernier jour, et je me suis laissé dire que Diego n'était pas commode avec les droits d'auteur. Sachez seulement qu'il y a des inédits, et qu'ils le resteront encore longtemps...

En attendant je me suis rabattue sur la boutique, où je fus bien aise de trouver la biographie américaine dont j'ai découvert récemment l'existence, en plus d'une foule de nouveaux ouvrages pour ma collection. Voici donc un complément de bibliographie pour les obsédés comme moi...



samedi 26 février 2011

Le printemps des peuples

Il m'arrive souvent de faire des parallèles hasardeux ou des rapprochements oiseux qui provoquent chez mes interlocuteurs un ennui poli ou au pire un regard angoissé qui signifie : Mais de quoi elle parle ???
C'est pourquoi je ne peux dissimuler ma satisfaction lorsque d'autres, particulièrement des journalistes qui sont payés pour ça, expriment des idées qui me viennent le matin sous la douche, et que je garde pour moi.*

Révolution tunisienne. Crédit Photo AFP/Fethi Bel Aida
Or donc je jubilai en lisant dans le Time Magazine du 28 février un article de Fareed Zakaria dont je traduis ici tout de go le début.

"L'année des révolutions commença en janvier, dans un petit pays de peu d'importance. Puis la rébellion se propagea au plus grand et plus puissant Etat de la région, renversant un régime qui semblait bien enraciné. Les effets furent de grande envergure. L'air se remplit de cris de liberté. Des manifestations de rue apparurent partout, remettant en cause le pouvoir des autocrates et des monarques, qui observaient depuis leurs palais, envahis par la crainte.

Cette description pourrait être celle des événements en Tunisie et en Egypte où les révolutions pacifiques ont inspiré et galvanisé les peuples à travers le moyen-orient.**

En fait, elle se réfère à des soulèvements populaires survenus 162 ans plus tôt, qui commencèrent en Sicile et en France. Les révolutions de 1848, comme elles furent appelées, étaient remarquablement similaires à ce qui se passe en ce moment même au moyen-orient. (Elles furent surnommées le printemps des peuples par les historiens de l'époque.) En toile de fond se trouvaient, comme aujourd'hui, la récession économique et la hausse des prix des produits alimentaires. Les monarchies étaient vieilles et sclérosées. Les jeunes étaient à l'avant-garde. De nouvelles technologies (la diffusion de masse de la presse écrite !) permettaient [pour la première fois] d'informer les foules."

Notons que le printemps des peuples naquit en réalité en novembre 1847 en Suisse, seul endroit d'ailleurs où il aboutit à une constitution démocratique en 1848.

Les monarques et aristocrates européens accaparent les richesses et se soucient peu de la crise économique. Les salaires des ouvriers payés à la journée baissent. Avec la hausse des prix, ils suffisent à peine à acheter un bout de pain par jour. En 1848, plus de la moitié des ouvriers parisiens est au chômage, et meurt tout simplement de faim. Les provinciaux affluent à Paris à la recherche d'un travail qu'ils ne trouvent pas.

Pendant ce temps, la famine fait un million (un million !) de morts et deux millions de réfugiés en Irlande.
Karl Marx publie à Londres le Manifeste du Parti Communiste.

A Paris, les étudiants et les ouvriers se rassemblent place de la Madeleine le 22 février 1848, à l'appel du journal Le National, pour protester contre l'interdiction par le Préfet de Police d'un banquet révolutionnaire (voir Le banquet révolutionnaire de Château Rouge). Après trois jours d'émeutes, au cours desquels la Garde Nationale prend peu à peu le parti du peuple, le Roi Louis-Philippe d'Orléans est contraint à l'exil. Un gouvernement provisoire républicain est proclamé le 25 février au Palais-Bourbon.

Barricade rue Soufflot en 1848, peinture de Horace Vernet
Tout cela est bel et bon, mais le peuple de Paris a déjà fait deux révolutions, il a obtenu il n'y a pas si longtemps, en 1830, une monarchie parlementaire, et il se trouve toujours dans la même mouise. Il a des députés d'extrême gauche, d'innombrables journaux, des étudiants et des intellectuels engagés, et il sait ce qu'il veut : la république sociale.

C'est là que ça devient délicat. Le Gouvernement provisoire (Lamartine, Arago, Ledru-Rollin, Louis Blanc ça vous dit quelque chose ?) est douloureusement conscient que sa priorité est de donner du travail au peuple.
Louis Blanc a réclamé en vain la création d'un véritable ministère du travail. Pour le calmer, on le charge de diriger la Commission du Luxembourg où économistes libéraux, théoriciens socialistes et délégués des ouvriers parisiens travaillent à un Plan d'organisation du travail. Le droit au travail*** a été proclamé dès le 25, sous la pression de la rue. Le 26 février, on décide la création des ateliers nationaux.

L'aventure des ateliers nationaux se lit comme une lente agonie.
Au départ les ouvriers chômeurs doivent se rendre à la mairie de leur arrondissement (Paris en compte alors 12) avec un certificat du propriétaire ou du logeur de leur garni qui garantit leur domicile à Paris ou dans le département de la Seine. Ce certificat visé par le commissaire de police du quartier est échangé contre un bulletin d'admission aux Ateliers nationaux. Mais les mairies sont débordées par l'afflux des chômeurs, dont le nombre passe de 6 000 le 15 mars, à 30 000 le 30 mars, puis à 64 000 le 16 avril pour culminer à 117 000 le 30 avril.

Ouvriers (et ouvrières) des ateliers nationaux
Les chômeurs sont employés à de grands travaux publics de terrassement et de chemins de fer, bien que la moitié seulement soient des ouvriers du bâtiment. Les ateliers nationaux sont organisés militairement.
Le simple ouvrier perçoit 2 francs par jour de travail, l'escouadier 2,50 francs, le brigadier 3 francs, le lieutenant 4 francs. Comme il est impossible d'employer tous les jours les ouvriers (on estime à un jour sur quatre le travail effectif) une indemnité d'inactivité de 1,50 franc est versée, soit une réduction de 50 centimes sur la paye ordinaire. Dès le 17 mars, en raison du gonflement considérable des effectifs, on réduit encore de 50 centimes l'indemnité et la paye du dimanche est supprimée. A ce moment la livre de pain coûte en moyenne 35 centimes.

Au bout d'un mois, on emploie les ouvriers des ateliers nationaux sur les boulevards à dessoucher les arbres abattus par les révolutionnaires, ou à ne rien faire du tout. Les bourgeois sont choqués de voir cette racaille "payée à ne rien faire". En passant, les ateliers nationaux et la relative aide médicale et sociale institués par le gouvernement provisoire ont attiré à Paris les pauvres de province et de l'étranger. Ceci a motivé le vote de la première loi sur la réglementation de la main d'oeuvre étrangère, réservant le droit au travail aux Français, concept promis à un bel avenir.

Le gouvernement provisoire a duré 40 jours. Il a aboli la peine de mort pour des motifs politiques, l'esclavage, les châtiments corporels, la contrainte par corps, la prison pour dettes. Il a organisé en moins d'un mois les premières élections au suffrage universel (masculin) de l'histoire. Les nouveaux électeurs de province ont pris peur, et/ou votent comme leur bon maître leur dit. Les élections du 23 avril donnent la majorité aux républicains modérés et aux monarchistes qui avancent masqués. Auguste Blanqui et Raspail perdent leur siège. Louis Blanc est exclu du gouvernement. La république sociale est morte dans l'oeuf.

Bien entendu, la  république bourgeoise**** ferme les ateliers nationaux le 22 juin, provoquant une nouvelle insurrection populaire. Ce que la monarchie n'a pas su faire, la république y réussira : mater la révolution par une répression sanglante. Le bilan est estimé à entre 6000 et 8000 morts, 25000 arrestations, 11000 déportations en Algérie.

Cette seconde République finira elle-même en eau de boudin après l'élection au suffrage universel de Louis-Napoléon Bonaparte, qui rétablira l'Empire à la première occasion. Mais la monarchie, elle, fut définitivement éliminée en France, en tous cas aux dernières nouvelles.

Moralité : il faut vingt minutes pour changer de régime politique et rétablir les libertés publiques, vingt jours pour élire une assemblée constituante au suffrage universel. Ce qui n'est déjà pas si mal. Mais il faut vingt ans d'une politique très intelligente, et si possible honnête, pour sortir des millions de citoyens de la pauvreté. Le Brésil l'a fait, et pourvu que ça dure.
Alors, vive la Sociale, et bon courage, camarades...

Notes :
*car chat échaudé craint le connard qui l'a foutu dans l'eau bouillante...
** par ici on a du mal à voir la Tunisie comme un pays du "moyen-orient", mais les Etatsuniens étant très à l'ouest, tout leur paraît oriental.
*** "Le gouvernement provisoire de la République s'engage à garantir l'existence des ouvriers par le travail. Il s'engage à garantir du travail à tous les citoyens. Il reconnaît que les ouvriers doivent s'associer entre eux pour jouir du bénéfice légitime de leur travail." Décret du 25 février 1848.
**** "République sociale" et "République bourgeoise" ne sont pas des termes qui trahissent un marxisme rampant, c'est le vocabulaire de l'époque.

Sources : Why There's No Turning Back in the Middle East By Fareed Zakaria
Maurizio Gribaudi, Michèle Riot-Sarcey : 1848, la révolution oubliée. Ed. La Découverte, 2009

dimanche 20 février 2011

Extinction massive suite

Des nouvelles de l'extinction massive aux Etats-Unis. Après la suite de Romain Gary, je trouve que mes articles ont une fâcheuse tendance à se transformer en feuilletons...

Anyway, c'était juste pour rapporter l'annonce de la faillite de Borders, l'autre grosse chaîne de librairies grand public des Etats-Unis, avec Barnes and Noble.

THE WASHINGTON POST

End of chapter for Borders bookseller

Saturday, February 19, 2011; 5:34 PM

"Borders Group filed for Chapter 11 bankruptcy protection after failing to secure new financing. The company could not overcome twin issues of the drag in consumer spending and the rise of fierce competition from online merchants such as Amazon. The operator of Borders and Waldenbooks owes millions of dollars to major book imprints.

The company, which has shuttered hundreds of stores in its effort to right itself, plans to close another 30 percent of its outlets across the nation. It hopes to emerge from Chapter 11 with new focus on e-books and products other than books. A $505 million dollar loan from GE Capital will fund its operations - with 17,500 employees - while it reorganizes."



Je ne comprends pas bien comment une librairie peut se concentrer sur les e-books sans devenir Amazon.com, mais enfin. Quant aux "produits autres que les livres", je propose les déguisements d'Halloween, les glaces à la crême (low fat), les armes de poing, les boissons énergisantes, les smartphones, les vêtements pour chien...


Mais ne soyons pas cruels... L'ironie de l'affaire c'est que le décollage laborieux de Amazon est légendaire dans l'histoire du net-business. La société a vendu son premier livre en 1995, et bien qu'elle ait été cotée en bourse dès 1997, elle n'a dégagé ses premiers bénéfices qu'en 2001, donnant des palpitations aux investisseurs et à Jeff Bezos pendant tout ce temps.
Mais maintenant que j'y pense, Amazon vend aujourd'hui de la musique, des logiciels, des jeux vidéos, de l'électronique, des vêtements, des meubles, de l'alimentation, des jouets...


Allons, pour se remonter le moral, admirons la Librairie El Ateneo de Buenos Aires.





Et je ne suis pas la seule à parler d'extinction : 
un article de Examiner.com Washington DC de 2009, Are bookstores dead ? 

dimanche 13 février 2011

Romain Gary : complément d'enquête


Nous avons établi naguère que Romain Gary n'avait pas tout dit au sujet de l'improbable Shatan Bogat, alias René Deville.
Ô miracle ! Une bonne âme anonyme s'est penchée sur mon blog pour me repêcher du marigot de l'ignorance empli de la fange du doute où je pataugeais jusqu'alors.
Il ressort de ce témoignage que, contrairement à ce que j'avais hâtivement prétendu, il existe bien une première édition des Têtes de Stéphanie chez Gallimard (achevée d'imprimer le 3 mai 1974 pour être précis), dont l'auteur est Shatan Bogat, sans aucune allusion à Romain Gary.
Shatan Bogat est donc un véritable pseudonyme, si l'on peut dire, même s'il n'a pas duré très longtemps.

En cherchant bien dans la biographie de Gary par Myriam Anissimov, on peut effectivement reconstituer l'affaire.
Citons de longs passages de cet ouvrage : 


"Pendant l'été 71, alors qu'il travaillait sur Europa, Romain Gary avait eu l'idée d'écrire un roman d'aventures sous un nouveau pseudonyme. Deux raisons l'y poussaient. Comme il avait un statut officiel de résident en Suisse, il voulait faire établir son contrat de telle manière que ses droits d'auteur fussent versés dans ce pays dont la fiscalité était plus avantageuse que celle de la France. D'autre part, il voulait tester la vigilance de la critique qui portait depuis plusieurs années une attention condescendante à son oeuvre. (...)

Le 3 décembre 1971, Me Junod, l'avocat genevois de Gary, rappela aux éditions Gallimard qu'il avait soumis le 12 août à leur comité de lecture le manuscrit du roman intitulé Les têtes de Stéphanie, dont l'auteur, Shatan Bogat, était un de ses clients et lui avait donné pleins pouvoirs pour négocier un contrat. Le livre était écrit en anglais et portait le titre Emily's Heads. Quelques jours plus tard, Gary lui substitua Stephanie's Heads. (...) Shatan Bogat signifie en russe Satan le Riche. Ainsi avançait-il sous le masque de celui qui récolterait les fruits de sa supercherie. [Ce n'est pas tout à fait vrai : Wiktionnaire nous apprend que Sheïtan signifie Satan en arabe et Bogat signifie riche en roumain et en slovène. NDLR](...)

La convention fut paraphée le 10 février 1972. (...) La traduction de Stephanie's Heads fut remise à Shatan Bogat le 26 février 1973. Paule du Bouchet, qui avait contrôlé [le travail de Pauline Verdun], trouva qu'il exigeait un certain nombre de retouches. Mais Robert Gallimard, sachant quel usage en ferait Gary, décida de le lui envoyer tel qu'il était. Il ne se trompait pas. Fin mars, Charles-André Junod informait Gallimard que son client avait réécrit le livre, car il trouvait que son premier texte n'était pas assez vivant. Il se chargeait de faire effectuer à ses frais une nouvelle traduction par un 'professeur de français (bien entendu fictif) vivant à Sydney' !

Shatan Bogat acheva la réécriture de son livre le 28 septembre 1973. L'avocat genevois l'envoya à Robert Gallimard, alors que Gary habitait à quelques dizaines de mètres de là. (...) Gary avait fait écrire sur la jaquette que la traduction des Têtes de Stéphanie était l'oeuvre de Françoise Lovat. Ce roman avait un auteur et un traducteur fictifs."

Gary dans sa maison à Majorque au début des années 70.
Il ressort de tout ça que Gary écrit à une vitesse impressionnante. S'il "conçoit l'idée" à l'été 1971 et fait remettre le manuscrit le 12 août de la même année, cela laisse quelques jours ou quelques semaines au plus pour l'écrire. Autant que l'on puisse l'établir par recoupements, Gary a écrit entre 1971 et 1974 Europa, Les Têtes de Stéphanie (plusieurs fois !), Les Enchanteurs, The Gasp, la version originale anglaise de Charge d'âme, le scénario du film Kill !, La nuit sera calme, et Gros-Câlin.

Notons en passant que La nuit sera calme est également une supercherie, puisque, présenté comme un recueil d'entretiens avec François Bondy, le livre est en réalité entièrement écrit par Gary. Mais François Bondy, qui existe vraiment, était complice.

Durant cette période, Gary est (ou se croit) chroniquement en manque d'argent. En 1974, il se plaint de n'avoir qu'un million de francs suisses à la banque... Il a deux ex-femmes, une cousine malade à sa charge, d'innombrables maîtresses et quatre maisons. Il écrit comme un forcené, menace périodiquement Gallimard de changer d'éditeur pour obtenir plus d'à-valoir, de mensualités, de prêts. En écrivant lui-même les versions anglaise et française de ses livres, il retient les droits de traduction. Et bien sûr, il évite autant que possible de payer des impôts.

Pour revenir aux Têtes de Stéphanie, on peut remarquer que la scène la plus étrange du roman est celle où Stéphanie se réveille dans un avion pour découvrir tous les passagers décapités. Elle se demande d'abord s'il s'agit d'un cauchemar, ou si elle hallucine après avoir été droguée. 
En 1970, Jean Seberg avait passé une année horrifique. Après une tentative de suicide, elle avait accouché d'une enfant mort-née et sombré dans la folie. Dans l'avion qu'elle prit de Zurich pour se rendre à l'enterrement de sa fille aux Etats-Unis, elle eut une crise de démence et sortit nue des toilettes en hurlant que l'avion avait été détourné et qu'on voulait la tuer. Elle fut internée plusieurs fois à Paris et finit par être stabilisée fin 1970 après l'intervention de Gary.

Quoiqu'il en soit, les Têtes de Stéphanie reçoivent en 1974 un assez bon accueil, mais Romain Gary est déçu que certains critiques qui connaissent bien son oeuvre ne l'aient pas reconnu.
On peut même parler de festival de conneries de la part des journalistes littéraires, si vous voulez mon avis.

Gary a écrit pour la jaquette intérieure du livre une biographie tout à fait fantaisiste de Shatan Bogat, qui mérite d'être rapportée (verbatim y compris la ponctuation erratique) comme un petit joyau de l'anecdote littéraire : 
"Fils d'un émigré turc, Shatan Bogat est né aux Etats-Unis, dans l'Oregon, il y a trente-neuf ans. Après avoir fait des études d'ingénieur, il a servi pendant quatre ans dans la marine américaine, puis fait du journalisme sur la côte Ouest avant de s'installer aux Indes, où il dirige une compagnie de pêche et de transport maritime dans l'océan indien et le golfe Persique.
Particulièrement hostile à tout ce qui a trait au commerce des armes sous toutes ses formes, Shatan Bogat a beaucoup écrit sur ce sujet, et en particulier un roman, Seven Years in Fire ainsi qu'un reportage sur le trafic international de l'or et des armements, qui lui a valu, en 1970, le prix Dakkan."

Cette biographie est reprise par Gallimard dans un communiqué de presse annonçant la parution du livre, et gobée tout rond par tous les journalistes. Shatan Bogat a un nom qui certes sonne vaguement turc mais personne ne s'aperçoit que ce n'en est pas. Est-ce par provocation que Gary a donné à Bogat une carrière dans le journalisme, et même un prix, aussi imaginaire que le reste, pour un reportage ? C'est possible, mais dans ce cas personne n'y a cédé. Certes il n'y avait pas l'internet à l'époque, mais quand même, une carrière de journaliste en Californie ? Un prix de journalisme ? Un roman publié aux Etats-Unis ? Il n'y avait pas l'ISBN, mais on pouvait demander à un collègue étatsunien de consulter les catalogues de la bibliothèque du Congrès, ou les dictionnaires de publications disponibles ou épuisées...

Dans une autre biographie que j'ai découverte récemment, "Romain Gary, The Man Who Sold His Shadow", publiée aux Etats-Unis en 2002, un certain Ralph W. Schoolcraft cite des articles de l'époque et remarque judicieusement qu'ils fondent leur analyse de l'oeuvre littéraire sur la figure d'un auteur qui est tout aussi stéréotypé que les personnages que l'on trouve habituellement dans ce genre de roman d'espionnage. Bogat devient même pêcheur d'éponges. Encore plus romanesque. 

La palme revient à France-Soir, qui écrit (je retraduis de l'anglais) que Bogat possède "un style 100% américain, à la fois explosif et décontracté, mais avec une maîtrise de la couleur locale du golfe Persique qui ne vient pas de l'oeil d'un touriste."
Bien vu l'aveugle : ayant rédigé un récit de voyage au Yémen en feuilleton pour... France-Soir en 1970, Les trésors de la mer rouge, "Gary possédait une connaissance du golfe Persique qui était précisément celle d'un touriste" !

En réalité, le seul détail qui mit vaguement la puce à l'oreille de quelques critiques, c'est la publication par Gallimard du roman dans une belle édition hors collection, plutôt que dans la Série Noire, comme il siérait (ou aurait sis) à un jeune auteur. D'autant plus que pour être noir, c'était noir.

Seul le jeune Jean-Claude Zylberstein, responsable des romans étrangers chez Juillard, écrivit dans le Nouvel Observateur du 8 mai 1974 : "Bogat est un maître. Mais lequel ? C'est aussi un mystère."
Gary crut que Zylberstein l'avait démasqué. Zylberstein lui-même raconta plus tard à Myriam Anissimov qu'en fait il s'était seulement douté qu'il ne s'agissait ni d'un premier roman ni d'une traduction.  

Wishful thinking ou prétexte de la part de Romain Gary, cet épisode le décida à révéler son identité. C'est surtout que Shatan Bogat, contrairement à Emile Ajar un peu plus tard, vendait moins que Romain Gary, et Claude Gallimard n'était pas content. La révélation du véritable auteur des Têtes de Stéphanie le 20 juin 1974 ne fit pas non plus grand bruit. Mais enfin la seconde édition de juillet 74 parut, sur la suggestion de Gary, avec sur la couverture un timbre à son effigie, comme j'ai narré précédemment.

Ce qui fait que je viens de consacrer deux longs articles à un personnage dont la vie littéraire a duré exactement 48 jours. C'est peut-être un record. Si d'aucuns trouvent que mes enquêtes littéraires relèvent de la tétrapilectomie, ils ont raison...

Enfin je m'avise un peu tard que l'on célèbre en ce moment même en France le trentenaire (?) de la mort de Romain Gary, avec notamment une exposition au Musée des lettres zet manuscrits, 222 boulevard Saint-Germain, central, heureusement prolongée jusqu'au 3 avril 2011. Je m'y ruerai aussitôt que possible, et si je trouve là-bas d'autres détails croustillants, je n'hésiterai pas à remettre une couche de Romain Gary...